Introduction
«Georges Delerue possédait une qualité rare : l’art de transfigurer le travail du cinéaste. Si votre scène comique n’était pas aussi amusante que prévue, Georges la rendait plus drôle. Si vous vouliez du soleil et que vous aviez la pluie, il faisait briller le soleil. Seuls Dieu et Georges Delerue peuvent accomplir ce type de miracle ! Voilà pourquoi j’ai tourné un documentaire sur Georges, comme un hommage au plus grand musicien de cinéma de tous les temps.»
Ce sont avec ces mots que le tumultueux Ken Russell, metteur en scène littéralement habité par la musique, saluait une personnalité éclatante à laquelle le relaient un portrait (Don’t shoot the composer), un long-métrage (Women in love) et plusieurs années de fraternité partagée. A en croire Russell, Delerue ne possédait pas un mais plusieurs visages, à la manière de certains dieux hindous. Ces différents versants sont d’ailleurs représentés dans Ecoutez le cinéma !, depuis l’origine de la collection : Godard et Le Mépris, les collaborations au long cours avec Truffaut et de Broca, le rapport au jazz (Calmos, les partitions de séries noires), l’inspiration frontalement contemporaine avec des Everest comme Police Python 357 ou Quelque part, quelqu’un. Toutefois, à ce parcours couvrant quarante ans de cinéma international, il manquait une synthèse à grande échelle, au format hors du commun. Se lancer dans ce projet irraisonné, c’était aussi accomplir un vieux rêve : dérusher et sauvegarder l’intégralité des bandes masters des archives Delerue, précieusement conservées en France et aux Etats-Unis. Ce travail de forçat s’est étalé sur un an et demi : au rythme de six saisons, nous nous sommes donné rendez-vous à intervalles réguliers avec Colette Delerue et l’ingénieur du son Christophe Henault. Ensemble, nous avons vécu des journées souvent exaltantes, parfois en dents-de-scie, alternant mauvaises pioches et découverte de joyaux insoupçonnés. Dans la pénombre du studio, les vénérables magnétophones Studer accueillaient des bobines qui, dans leur majorité, n’avaient pas tourné depuis plusieurs décennies. Leur état de conservation s’avérait variable, trahissant à l’occasion les ravages de l’humidité (dans ce cas, un seul traitement possible, radical : le passage au four à bandes, avec huit heures de cuisson minimum). Pendant dix-huit mois de patience et d’opiniâtreté, nous avons réuni un à un les éléments d’un puzzle cinq mille pièces. En respectant à la lettre une méthodologie simple et basique : «Continuons à explorer les moindres recoins de cette vaste contrée. Une fois toutes les pièces collectées, nous pourrons commencer à charpenter le programme, à phosphorer sur un ordre, une structure, une forme.»
Complétée par le matériel en provenance d’éditeurs français et de majors hollywoodiennes, notre longue quête a débouché sur un stockage de quatorze heures. Dès lors, il fallait élaguer, purger, lâcher du lest pour mieux prendre de l’altitude. En l’occurrence, en oubliant certains classiques édités dans la collection : Jules et Jim, Le Mépris, Le Roi de cœur, La Nuit américaine, L’Important, c’est d’aimer etc. Pourquoi publier à nouveau des partitions déjà disponibles… au détriment d’œuvres rares, sinon secrètes, dont ce serait l’unique opportunité d’exposition ? En choisissant de s’écarter des sentiers battus, le concept même du projet s’est déplacé : d’une anthologie généraliste, nous sommes passés à une promenade sélective, libre et sentimentale au milieu de productions américaines ou britanniques, d’incunables du court-métrage, famille d’accueil cinématographique de Delerue, d’indicatifs, téléfilms ou feuilletons enfouis au tréfonds de la mémoire. En clair, tout un pan de l’œuvre deleruesque que nous n’avions jamais imaginé mettre en lumière. Le résultat : un hommage à Delerue volontairement amputé de ses partitions les plus exploitées, certaines d’ailleurs jusqu’à la (presque) saturation. Tel est le pari, l’ambition paradoxale de ce Cinéma de Georges Delerue, sous-titré Musiques célèbres ou rares, incunables et inédits.
Tout au long de ce marathon musical, les surprises et révélations ne manquent pas, du charme vénéneux de Rapture à la séance de travail de Viva Maria ! (écoutez les pom, pom lancés par Delerue), de l’aventure en terres lointaines façon Les Cavaliers à la modernité de langage des partitions destinées au court-métragiste belge Jacques Kupissonoff (pour confirmation, attaquez directement par Lautréamont). Ici, l’anecdote (la pétillante bossa écrite pour Jacques Tati) tend la main à l’essentiel (Dien Bien Phu et son Concerto de l’adieu). Au fil du programme, la mosaïque se complète, s’affine, entre néo-baroque et valses des faubourgs, jazz ellingtonien et dodécaphonisme… C’est un artiste et un homme, avec sa part de clarté et d’obscurité, de certitudes et de contradictions qui se dessinent en six disques et sept heures de musique. Vous allez y retrouver des solistes fétiches (Lily Laskine à la harpe, Monique Rollin à la cithare), apprivoiser des curiosités en rafale (les indicatifs Gaumont, le petit traité d’orchestration de Point d’interrogation), succomber à la puissance d’écriture de travaux décisifs, parfois incompris par les studios, à commencer par l’hypnotique bande originale de Something wicked this way comes (La Foire des ténèbres), dont le lyrisme noir a effrayé les exécutifs de Walt Disney. «Et pourtant, confessait volontiers le compositeur, il s’agit sans doute de la partition la plus ambitieuse, la plus culottée que j’aie écrite aux Etats-Unis.» Voici donc une invitation au voyage en compagnie de Georges Delerue, l’un des rares compositeurs français à passer avec autant d’aisance d’Agnès Varda à Oliver Stone, de l’expression de l’intime à celle du spectaculaire, de l’aube de Maurice Pialat au crépuscule de George Cukor, du Nouveau Roman (Les Gommes) aux cavalcades sauvages de L’Etalon noir, du Jour du chacal au Jour du dauphin. Publier cette anthologie, c’est lutter contre le temps qui rétrécit, contre la mémoire qui s’érode. C’est aussi une manière obstinée de continuer à conjuguer Georges Delerue au présent.
Stéphane Lerouge
Introduction
«Georges Delerue possessed a rare gift: the art of transforming a filmmaker's work. If your comedy-scene wasn't as funny as planned, Georges made it funnier. If you wanted sunshine and it was raining, he made the sun come out. Only God and Georges Delerue could perform miracles like that! It's why I did a documentary about Georges, a kind of homage to the greatest film-musician of all time.»
Dixit the tumultuous Ken Russell, a director literally inhabited by music. He was paying tribute to a brilliant character he'd worked with on a film-portrait (Don’t shoot the composer), on a feature-film (Women in love) and a friend with whom he'd shared years of brotherhood. If you listen to Russell, Delerue had not one, but several faces, like a Hindu god… These different aspects were represented in the Ecoutez le cinéma! collection right from the outset, with Godard and Contempt, his long-haul associations with Truffaut and de Broca, his rapports with jazz (Calmos and its thriller-scores), not to mention his contemporary, full-frontal inspiration when he had Everests to climb, like Police Python 357 or Quelque part, quelqu’un. The career of the man lasted through forty years of international filmmaking, yet one thing was missing: a large-scale synthesis with an unusual format. But tackling such an unreasonable project means you can also make an old dream come true: strip out all the rushes, and save every one of the master tapes in the Delerue archives, preciously kept in France and The United States. It also meant working like a slave for eighteen months: with a rhythm spread over six seasons, we had meetings at regular intervals with Colette Delerue and sound-engineer Christophe Henault. We spent days together that were often exciting, and sometimes more of a switchback-ride, alternating unlucky cards with the discovery of unsuspected gems. In the shadows of the studio, ancient decks made by Studer even welcomed tapes which, in their great majority, hadn't spun round a reel for decades. Their state of preservation turned out to be quite variable, and sometimes they betrayed the devastating effects of moisture (in which case, only one remedy would suffice: a trip to the tape-oven with the timer set to eight hours, minimum). Over eighteen months of patience (sometimes just through stubbornness), we put together a puzzle, piece by piece, some five thousand of them. And we did so by respecting to the letter a single, simple, basic methodology: «Let's continue exploring the most distant corners of this vast land; and once we've found all the pieces, then we can start the framework, and think hard about the programme, its order, structure and form.»
Our long quest, once completed by material supplied by French publishers and Hollywood majors, turned out to represent some fourteen hours of stock. So then we had to start trimming it down, and lose ballast so we could gain altitude… which, in reality, meant forgetting certain classics already published in the collection: Jules and Jim, Contempt, King of Hearts, Day for Night, That Most Important Thing: Love etc. Why bother republishing scores that were already available, we wondered... especially if it was to the detriment of other, rare - if not secret - works for which this anthology remained the only chance of exposure? In choosing to stray off the beaten track, we found that the very concept of the project had shifted, too; instead of a general-interest anthology, we found we now had a selective, free-and-easy, sentimental stroll through American or British productions that ranged from the incunabula to be found in short-films, a genre that was Delerue's foster-family in the cinema, to jingles, signature-tunes, telefilms and television series that had long been buried somewhere in the depths of our memories. In a word, it was a whole section of the deleruesque opus that we'd never imagined we'd bring to light. The result is a tribute to Delerue that has been purposefully amputated: gone are his most exploited scores, and some of those had (almost) reached saturation anyway. So this, then, was our purpose, the paradox in the ambition of this Cinéma de Georges Delerue, whose subtitle is Music famous or rare, arcane and previously unreleased.
Throughout this musical marathon, there's no lack of surprise, with revelations from the deadly charm of Rapture to the work-session for Viva Maria! (listen to Delerue's pom, pom), from far-off adventures à la Horsemen to the modern language in the scores written for Belgian short-film director Jacques Kupissonoff (for confirmation, hit the track-button for Lautréamont). Inside this set, 'mere details' (the sparkling bossa written for Jacques Tati) hold their hands out to essentials (like Dien Bien Phu and its Farewell Concerto). While the programme runs, the mosaic gradually fills out, polishing itself in between neo-baroque pieces and waltzes from the suburbs, Ellington jazz and dodecaphonic pieces... This is Delerue the artist and the man, with his shares of clarity and obscurity, certainties and contradictions, gradually taking shape over six discs and some seven hours of music. Inside, you can hear his lucky-mascot soloists (harpist Lily Laskine, sitar-player Monique Rollin); you can make some of the more exotic curiosities easier to get on with (the Gaumont jingles, or the little treatise on orchestration from Point d’interrogation); and you can even succumb to the power in his scores for some decisive works, including those misunderstood by studios, like the hypnotic, original soundtrack for Something Wicked This Way Comes, whose dark lyricism put a scare into Walt Disney executives. «And yet, confessed the composer, it was probably the most ambitious, most impolite score I wrote in The United States.» Here, then, is an invitation to travel with Georges Delerue, one of the rare French composers to have crossed so easily from Agnès Varda to Oliver Stone, on a journey between expressions of intimacy and the spectacular, from the dawn of Maurice Pialat to the twilight of George Cukor, from the New Novel (the seminal Les Gommes) to the wild stampedes of The Black Stallion, from The Day of the Jackal to The Day of the Dolphin. Publishing an anthology is a struggle against dwindling time and the erosion of memory. It's also an obstinate way of continuing to refer to Georges Delerue in the present tense.
Stéphane Lerouge
Translation: Martin Davies