REVENONS EN QUELQUES NOTES SUR SON PARCOURS...
Georges Delerue mènera deux combats tout au long de sa vie. Celui d’être reconnu compositeur de musique “pure” dans l’univers cinématographique et celui d’être accepté dans le monde de la musique classique mais
c’est indiscutablement grâce à la musique de film que Georges Delerue est devenu célèbre.

Après plusieurs années d’études acharnées au Conservatoire de Roubaix, sa ville natale puis au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, il deviendra à partir des années 50, l’investigateur d’une "nouvelle architecture sonore musicale" adaptée pour le Septième Art.
Tout en conservant à travers une diversité de films, son identité musicale, Georges Delerue sera l’un des rares compositeurs français à développer parallèlement une oeuvre classique très importante.
Il rejoindra ainsi le cercle très fermé des compositeurs de cinéma comme Miklos Rozsa, Malcom Arnold, Dimitri Tiomkin, Antoine Duhamel ou encore Bernard Hermann et Ennio Morricone qui, eux aussi, ont déployé cette seconde face de leurs talents.
Contrairement à ses célèbres confrères, l’oeuvre personnelle de Georges Delerue se détache beaucoup plus de son travail effectué pour le cinéma.
Un compositeur de musique de film est avant tout un compositeur de musique et Georges Delerue s’est, au départ, pensé en tant que compositeur de musique de concert et chef d’orchestre classique.
Au Conservatoire de Paris, après les classes de fugue et de contrepoint, il entre en classe de composition chez Henri Büsser. Musicien précis, organiste et chef d’orchestre, il lui apportera une certaine pratique de la composition, les détails de l’orchestration et, comme le dit Georges Delerue “le tour de main” indispensable aux jeunes compositeurs. Henri Büsser parti à la retraite fut remplacé par Darius Milhaud. Avec lui, ce fut une ouverture vers un humanisme musical. Il enseignait à ses élèves la richesse thématique évitant la sécheresse de la répétition : “Soyez riches ! Il n’y a pas deux thèmes dans une sonate de Mozart, il y en a cinquante, il y a cent !”
Si Georges Delerue fut attentif à l’enseignement de Darius Milhaud, c’est bien dans le domaine de la mélodie qu'il trouvera toujours son incroyable inspiration.
Georges Delerue dit :
“La musique c’est le chant, le lyrisme, à la manière d’un chanteur accompagné par l’orchestre. La mélodie doit être infinie, elle est la continuité de la pensée.”

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Parallèlement à la classe de Darius Milhaud, il suit les cours d’analyse musicale d’Olivier Messiaen. Au-delà de son profond respect pour le maître et son oeuvre, très vite, il se trouve en désaccord avec son professeur. L’incompatibilité entre son approche esthétique et celle de Messiaen était telle qu’il sortait du cours désemparé, sans plus aucune idée musicale. Aussi, après s’en être ouvert à Darius Milhaud, abandonna-t-il la classe.
Si sa toute première oeuvre fut une messe pour choeur mixte a cappella chantée à l’église Sainte Elisabeth de Roubaix en 1944, ce fut en 1946, un an après son arrivée au Conservatoire de Paris qu’il commença sa longue carrière de compositeur classique avec une Sonate pour Piano suivie en 1947 de “Aria et Final” pour violoncelle et piano et “Quatuor pour Cordes et piano - en 1948 “Prélude et Interlude” pour Quatuor à Cordes et Premier Quatuor à Cordes - en 1949 “Panique” poème symphonique etc ...
Par la suite, le musicien composera plusieurs pièces de concours pour le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, tel “Fluide” pour harpe en 1975 ou “Dyptique” pour flûte solo en 1981.
Quant à l’avenir de Georges Delerue en tant que chef d’orchestre, ses qualités furent vite décelées par Roger Désormières qui, lors d’un concert dans le cadre du Conservatoire de Paris, lui céda la baguette pour diriger une de ses oeuvres symphoniques. Geste de confiance exceptionnel qui conforta fortement l’élève Delerue.
Dans les années 50, il dirigera fréquemment l’orchestre de la RTF dans l’émission “Club d’essai” et toute sa vie, il dirigera tous les enregistrements de ses musiques de films.
S’il est certain que le travail de composition “pure” de Georges Delerue fut soumis aux aléas de son activité pour le cinéma, il obéissait aussi souvent à des commandes ou des possibilités d’interprétation.
"Quoiqu’on en dise, on a gardé la même tradition qu’à l’époque de Haydn, Beethoven ou Mozart où les compositeurs étaient dépendants de certaines commandes. Quand j’étais au conservatoire, j’ai écrit des oeuvres que j’avais envie d’écrire, c’était mon choix. Par la suite, on m’a demandé d’écrire une pièce de concours pour trompette; j’ai donc écrit le Concertino pour trompette et Orchestre à Cordes. Mais la “Symphonie Concertante pour Piano et Orchestre” n’était pas une commande, c’était mon choix. Plus tard les “Fanfares pour tous les Temps” ont été une commande de l’Octuor de Cuivres de Paris. Etc ..."
Rappelons que les goûts musicaux classiques de Georges Delerue allaient vers Beethoven, Bartok, Ravel, Dutilleux, Honegger, Wagner également; il disait aussi son admiration pour Bach, Malher, Roussel; Pendrecki et bien entendu Brahms dont l’utilisation des cordes influença son écriture.
La carrière de compositeur classique qu’envisageait l’étudiant Delerue prit un autre tournant grâce à la rencontre déterminante d’un clairvoyant Darius Milhaud qui l’orientera vers la musique de spectacle.
“Darius Milhaud m’a projeté dans un milieu autre que celui purement musical. Il m’aurait été plus difficile d’avoir cette ouverture si j’étais resté dans mon coin à composer des symphonies”.
“J’aime beaucoup écrire de la musique “pure” mais ma vie est vraiment faite autour de la musique de film; j’ai l’impression que je sers à quelque chose ... C’est un peu le musicien dans la cité.” (Don’t Shoot the Composer)

Si l'ensemble de l'oeuvre classique de Georges Delerue se révèle passionnante et riche et bien qu’elle ait été jouée en concert dans sa quasi totalité, elle reste inconnue.
Georges Delerue, instigateur d' une structure sonore très adaptée au renouveau du cinéma français, la « Nouvelle Vague », s'adonnera parallèlement et le plus souvent possible à sa passion de créateur "libre".
Il était toujours soucieux de rendre son œuvre personnelle accessible à tous, aux spécialistes comme aux néophytes. Quel que soit le type de musique, il privilégiait l’émotion au cérébral.
La musique « pure» donna à Georges Delerue la possibilité de laisser libre court à son imagination et lui apporta une satisfaction dans sa créativité, même si une grande partie de ces oeuvres furent des commandes de diverses institutions.
Les œuvres écrites entre 1970 et 1980 par exemple, sont essentiellement des commandes du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris et plus précisément pour les concours des classes de cuivres et de bois.
Dès son arrivée aux États Unis, le musicien se voit commander une création par le Quatuor de Guitares de Los Angeles. Georges Delerue écrivit alors son Concerto pour Quatre Guitares et Orchestre qui leur est dédié et qui fut créé très rapidement.
Début 1990, Georges Delerue inscrit la dernière note du Mouvement Concertant pour Orchestre, pièce de 14 minutes, singulièrement violente et rapide. Oeuvre de commande de Michel Plasson, pour l’Orchestre du Capitole de Toulouse, particulièrement apprécié par Georges.
Tonale, atonale ou polytonale, l’ œuvre « classique » de Georges Delerue s’avère très variée, dénotant un lyrisme raffiné, elle affirme la modernité. Une voie contemporaine et lumineuse dans laquelle le musicien évoluera toujours sans jamais justifier son positionnement.
"Je n’ai jamais été d’aucune chapelle…J’écris ma musique à moi, celle que j’ai envie d’écrire, sans me poser aucun problème de langage. Je crois que c’est un faux problème et on est en train de s’apercevoir que les compositeurs se sont coupés du public, et pas uniquement d’un public âgé… La musique, c’est un langage, un moyen de faire passer une émotion et beaucoup de compositeurs ont perdu cela de vue. Je suis pour le lyrisme, la compréhension et je suis surtout pour que les gens qui vont au concert ne s’embêtent pas…"
Admiratif du travail de Krzysztof Penderecki ou de György Liegeti, ou de certains musiciens bruitistes comme Luigi Russolo, John Cage ou Edgard Varèse, Georges Delerue n’adhérera jamais pour autant au dodécaphonisme
(utilisation de la gamme de 12 sons), un style musical déstabilisant pour un néo romantique comme lui mais ce concept le bloquera pendant toute une décennie dans sa création "pure" pour les salles de concert.
Cependant, tout en répondant aux obligations et aux contraintes que lui imposait le cinéma, c'est avec des films tels que « Police Python 357 » (1975) ou encore "Quelque part, quelqu’un" (1972) que le musicien exprimera ses idées les plus hardies
A ce long métrage de la réalisatrice Yannick Bellon qui refuse la narration traditionnelle, correspond une musique quasiment athématique et très audacieuse.
« Quelque part, quelqu’un »
Musique de Film ou œuvre à part entière ?
Pour ce film, Georges Delerue s’évade d’une certaine tradition tonale en s’efforçant de redistribuer le matériau musical selon des critères qui échappent à toute idée d’évolution, mais qui au contraire favorisent une mutation radicale. Ce schéma non thématique permet ainsi l’insertion d’un montage musical à l’intérieur du film.
Non restrictive, cette option permis au compositeur de travailler à l’image d’une façon qui n’a plus rien à voir avec le premier degré envisagé dans le cadre d’une architecture thématique.
Assez souvent, une musique atonale permet l’édification d’un ensemble dont on peut dire qu’il est plus près de la structure sonore que de l’accompagnement musical traditionnel.
Cacophonie de flûtes traversières, de violons, de voix, scandées de clavecin et de xylophone, d’effets d’instruments de tout ordre venant se greffer sur le mode atonal, la partition se présente sous la forme d’une abstraction évidente.
Chaque péripétie dramatique draine dès lors, les traces d’une dramatisation collective. Par jeu de contrastes la musique tonale est reléguée au rang de sa fonction minimum mais enluminée.


Deux extraits du conducteur d'orchestre du film "Quelque part, quelqu'un" : CHOC
Atonale mais aussi tonale !
L’expérience n’est pas de tradition chez Georges Delerue, il s’agit plutôt d’un mélange de nature permettant un aménagement entre la forme tonale et atonale qui prédomine dans ce film de trame moderne. La dissociation ne s’opère plus entre les deux genres mais entre les composants à l’intérieur du film : La juxtaposition du thématique et de l’atonal provient alors d’une notion assez nouvelle visant à contrarier les musiques fonctionnelles de situation.
Le contrepoint musical traditionnel ne se fait plus, les intérets divergents doivent se résoudre à adopter une position alternative .
La musique tonale, agrémentée de chœurs ou non, devient ainsi un élément suspensif de l’ensemble de la structure musicale du film.
Au coeur de la création
Les longs et amples mouvements de caméra qui explorent les façades, les rues de Paris et les intérieurs sont soutenus par une bande sonore expurgée de tout bruitage, où la musique se déroule en toute autonomie.
La puissante architecture sonore du film est bâtie sur des choeurs quasi omniprésents et un orchestre symphonique de grande taille interprétant une série de clusters dissonants, d’effets aléatoires et de traits rapides aux bois et aux vibratos des Ondes Martenot.
A ce sujet, le musicien reste discret quant à l’utilisation de l’instrument électronique dans ses compositions.
"On peut obtenir par l’utilisation d’un trémolo avec deux ondes Martenot des accords de quatre sons. Cela donne un côté chatoyant et très bizarre, quelque chose d’assez instable que je préfère à ce que l’on peut obtenir d’un synthétiseur. Je suis gêné par l’aspect irrémédiablement électronique de cet instrument. Il y a quelque chose de mort dans ce son que je n’aime pas .... et je pense que parfois, on peut obtenir des sonorités presque électro-acoustiques avec un orchestre traditionnel."

Correspondance musique/séquence pour le thème "Amour" du film
"Quelque part, quelqu'un"
Par ailleurs, si certaines séquences musicales éliminent totalement les bruits, d’autres, les y intègrent. Cette globalité de l’ambiance sonore, déjà réclamée par Maurice Jaubert, et réalisée pour “L’Atalante” de Jean Vigo en 1934, Georges Delerue l’estime quelquefois nécessaire.
« Si ils sont interessants, on laisse les bruits donner l’ambiance. Je dois avouer qu’il m’est arrivé, dans des courts métrages par exemple, de synthétiser des bruits. On peut même essayer de truquer les bruits pour les intégrer à la musique au mixage ».
Ce film, ancré dans Paris, fait naître très souvent la musique de la rumeur urbaine constituée de croisements dynamiques et agités qui nous amènent imperceptiblement vers la seule présence de la musique. D’autre part, certains sons précis (métro, chariot d’hôpital, etc.) semblent issus du tissu orchestral. Le mixage final est une interpénétration magnifique des bruits et de la musique.
Dans « Women in Love » et particulièrement lors de la scène anthologique de la lutte entre les deux protagonistes, la musique vient là aussi en contrepoint et transforme le propos de l’image.
Le début de la séquence nous montre les deux hommes luttant amicalement, nus au milieu d’un living cossu. La bande son illustre les bruits du combat (coups, souffle, exclamations).
Progressivement, la musique intervient. Sensuelle, tendue, dissonante, elle remplace les sons réalistes et laisse entendre alors toute l’ambigüité de leur amitié virile.
Avec le film d'Alain Corneau « Police Python 357 », nous abordons ici aussi un registre musical contemporain typique du Delerue des années 70, avec ce long-métrage marqué par un générique très tourmenté, alliant sonorités de clavecin baroque à un ensemble vocal mystérieux et une série de dissonances orchestrales angoissantes.
N’oublions pas non plus certaines scènes de « L'important c'est d'aimer » (1975) du réalisateur polonais Andrzej Zulawski, film interprété avec brio par une Romy Schneider bouleversante et un Jacques Dutronc poignant, et pour lequel Georges Delerue abordera ce même point de vue musical à travers une musique mélangeant adagio tragique et fureur orchestrale constituée de clusters dissonants et agressifs, le tout illustrant à l’écran toute l’ampleur de l’histoire du film, un mélange d’amour passionnel et de violence perverse et charnelle.

Extrait du conducteur d'orchestre de « L'important c'est d'aimer »

« L'important c'est d'aimer » LARGO
Pourtant, le compositeur reprendra dès la fin des années 70 le chemin du romantisme nostalgique et retrouvera la suprématie du thème indispensable à la musique de film. Son parcours à travers la musique atonale aura ainsi duré le temps de trois films essentiels dans sa filmographie, trois partitions majeures qui furent un véritable éclat musical de la part d’un musicien alors en pleine interrogation artistique.
En conclusion Georges Delerue déclara :
"Ce n’est pas pas parce que j’ai fait un générique très difficile comme celui de Police Python 357 , que je dois rester dans cet état de recherche. Un film est à plusieurs facettes, il y a des choses plus gaies ou plus tendres et le musicien doit être au service du discours cinématographique et non d’un esthétisme au préalable établi."

Rétrospective conçue par Pascal Dupont.
Certaines citations sont issues du livre "la Musique de film" d' Alain Lacombe et Jean Claude Rocle.