La musique de film
Union des talents les plus divers, le cinéma, qui à l'instar de la musique sait franchir les barrières culturelles et géographiques, est l'un des grands vecteurs d'émotion de nos sociétés.
Bien que fréquentant régulièrement les salles obscures, jamais Georges Delerue à l'aube de sa carrière n'aurait imaginé voir son nom défiler sur tous les écrans du monde, lui qui se rêvait, tel Richard Strauss, épanoui dans la composition d'amples œuvres symphoniques et la direction d'orchestre.
Il a déjà derrière lui l'expérience des musiques de scène lorsqu'il aborde le cinéma par les films publicitaires et les courts métrages qui lui apprendront la rigueur des minutages d'une musique totalement liée à l'image et lui donneront accès aux longs métrages.
En 1959, Pierre Kast tourne Le Bel Age et Georges Delerue qui a déjà écrit la musique de plusieurs courts métrages pour le cinéaste le retrouve, ainsi que le compositeur Alain Goraguer, sur ce film qui sera sa toute première composition pour un long métrage.
Cependant, la même année, sa participation au film Les Jeux de l'Amour sera pour lui sa véritable première musique de film. Derrière la caméra, un jeune homme auparavant assistant du réalisateur Claude Chabrol : Philippe de Broca. Leur première rencontre se fera sous le signe de la bonne humeur, Philippe de Broca ayant été séduit par l'accompagnement musical de Georges Delerue pour une publicité hilarante. On connaît la fructueuse collaboration (dix-sept films au total) et la grande complicité qui allait unir les deux hommes pendant trente ans.
Cette même année 1959, François Truffaut réalisait lui aussi son premier film Les 400 Coups véritable électrochoc dans le monde très codifié du cinéma et marquait ainsi l'acte de naissance de la Nouvelle Vague. Un an après, il entrait dans la vie de Georges Delerue avec Tirez sur le Pianiste.
Les autres représentants de ce mouvement auront pour noms Alain Resnais, Eric Rohmer, Jacques Rivette, Jean-Luc Godard, etc.
Rappelons que les nouvelles conceptions de ces jeunes cinéastes changeaient radicalement les pratiques musicales de l'époque. Les compositeurs étaient alors payés à la quantité de musique fournie et leur travail consistait la plupart du temps à "habiller" l'image, sans vraie recherche de signification. Ce que Stravinski a pu appeler "le papier peint". L'une des idées défendues par Georges Delerue en accord avec les jeunes réalisateurs, sera d'utiliser la musique avec parcimonie. "Au moment où les mots ne suffisent plus, où l'image, les bruits ne suffisent plus, c'est la musique qui intervient" d'où la force qu'elle acquiert, l'impact qu'elle donne aux images lorsqu'elle est posée judicieusement. Elle ne doit pas être simplement illustrative mais dynamique, psychologique, jouant sur les ruptures de tons, les apparitions fortuites ou les décalages. On pense à l'emploi totalement original du thème de Camille dans Le Mépris de Jean-Luc Godard qui, par sa répétition voulue par le réalisateur, a conféré au film une profondeur dramatique et un caractère universel.
Dans la conception de la musique d'un film, si une étroite collaboration avec le réalisateur est essentielle, celle avec le monteur a également une grande importance pour une meilleure appréhension du rythme du film. Il est fréquent qu'un dialogue entre le monteur et le compositeur conduise à raccourcir ou rallonger une séquence pour l'amener à son plein épanouissement et participer ainsi à l'équilibre, à la fluidité du film ou au contraire au heurt souhaité.
Si le thème de Camille marque à jamais la carrière de Georges Delerue, la musique de Jules et Jim troisième film de François Truffaut, aura également une grande résonnance doublée de conséquences imprévues. Le réalisateur anglais Ken Russell, captivé par cette partition, proposera à Georges Delerue d'écrire celle de son film French Dressing et quelques années plus tard, celle de Women in Love. Séduit par le personnage, il réalisera pour la BBC en 1965 Don't Shoot the composer, documentaire fiction satirique dans lequel un Georges Delerue facétieux joue son propre rôle et se rit de lui-même en train de composer la musique du film dans lequel il figure.
A la suite de la diffusion du film, Fred Zinnemann, réalisateur anglo-saxon, conquis par la créativité du musicien, lui demande la musique de son film A Man for All Seasons (Un Homme pour l'Eternité). Le film sera un grand succès couronné par l'Oscar du meilleur film en 1966 et contribuera à asseoir la notoriété du compositeur aux USA. Fred Zinnemann redemandera Georges Delerue pour deux autres films.
Les années suivantes, l'Anglais Jack Clayton lui confiera la musique de plusieurs de ses films et des réalisateurs américains feront appel à lui : John Huston A Walk with Love and Death (Promenade avec l'Amour et la Mort). Mike Nichols The Day of the Dolphin (Le Jour du Dauphin) - John Frankenheimer The Horsemen (Les Cavaliers).
En 1980, il recevra l'Oscar de la meilleure musique pour A Little Romance de George Roy Hill.
En France, sa carrière est à son apogée. Outre ceux de François Truffaut et Philippe de Broca, les films populaires ou d'auteur se succèdent. Quelque Part, Quelqu'un de Yannick Bellon, L'Important c'est d'Aimer Andrzej Zulawski, La Gifle Claude Pinoteau, Police Python 357 Alain Corneau, etc. La reconnaissance de la profession s'exprime à travers trois Césars obtenus consécutivement en 1979, 1980, 1981 pour Préparez vos Mouchoirs de Bertrand Blier - L'Amour en Fuite puis Le Dernier Métro de François Truffaut.
La musique reste, malheureusement, le parent pauvre du film et, lassé par les batailles toujours renouvelées pour obtenir le nombre de musiciens et de séances d'enregistrement nécessaires, il rejoindra ses confrères français Maurice Jarre, Michel Colombier, Michel Legrand à Los Angelès en 1983 où il découvrira qu'il y est bien connu pour sa partition du Roi de Cœur de Philippe de Broca, film qui avait été un désastre en France en 1966 !
Désormais, l'essentiel de sa création se fera sur des productions américaines, avec des films comme True Confessions (Sanglantes Confessions) d'Ulu Grosbar, Platoon d'Oliver Stone, Black Robe de Bruce Beresford.
Quelques projets hexagonaux susciteront néanmoins son attention, tels Chouans sa dernière collaboration avec Philippe de Broca en 1988 et Dien Bien Phù de Pierre Schoendoerffer avec le remarqué "Concerto de l'Adieu".
Le grand retour à son Nord natal à travers Germinal de Claude Berry, ne se fera pas, hélas à la suite de la disparition du compositeur le 20 Mars 1992. Gageons qu'avec un tel sujet, Georges Delerue aurait donné de nouveau la pleine mesure de son talent.