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A R C H I V E S

une vie, un travail, une passion...

Le Polar selon Georges Delerue

Ce n’est pas un mais plusieurs visages de Georges Delerue que la collection Ecoutez le cinéma ! révèle successivement. Lyrique et tendu chez Truffaut, mi-baroque mi-populiste chez Philippe de Broca, joyeusement pop et yé-yé chez Oury, frontalement contemporain dans plusieurs tragédies urbaines des années soixante-dix (L’Important, c’est d’aimer, Quelque part, quelqu’un). Au fil des albums, le portrait s’affine, se précise, s’enrichit d’inspirations complémentaires… contradictoires diront certains, mais c’est peut-être ce qui fait l’humanité de Georges Delerue : une ouverture d’esprit, un appétit à se confronter à des cinéastes d’esthétiques parfois divergentes, sans aucun préjugé, sans aucune orientation musicale pré-déterminée.

Après trois albums thématiques consacrés aux fidèles des fidèles (Truffaut et de Broca), une nouvelle idée a fait son chemin : explorer l’œuvre de Delerue sous un angle singulier, celui d’un genre. En l’occurrence, le compositeur a beaucoup donné dans le polar, l’un des terrains de jeux favoris du cinéma français pendant plusieurs décennies, terrain aujourd’hui tristement annexé par la télévision. Si le polar est un arbre, Delerue en couvre toutes les branches et ramifications : thriller, drame policier, polar parodique, récit à énigme, polar en costumes et même espionnage, déclinaison en vogue dans les années soixante. Sa filmographie policière rassemble un large panel de metteurs en scène, du débutant prometteur (Classe tous risques, premier opus du jeune Claude Sautet) au vieux briscard bientôt rangé des voitures (Chair de poule ou le quasi-testament de Julien Duvivier). Côté auteurs, on notera des pointures comme James Hadley Chase, José Giovanni et Georges Simenon, saint-père du polar psychologique avec La Mort de Belle d’Edouard Molinaro et L’Aîné des Ferchaux de Jean-Pierre Melville, dont Delerue avait conservé un souvenir mitigé, pour employer un euphémisme. «Melville m’a poussé vers une erreur d’aiguillage, résumait-il, une ballade western à la Dimitri Tiomkin que je ressentais mal sur un tel sujet, plus grave, plus profond, plus noir.»

Avec Colette Delerue, nous nous sommes lancés dans l’élaboration de cette anthologie sans trop savoir où elle allait nous mener. Peut-être avions-nous sous-estimé la force de bandes originales basiquement inventoriées sur une feuille de route, sous l’intitulé provisoire « Georges Delerue, polars, années soixante ». Et puis, quelque chose s’est passé… Prise après prise, dans la pénombre du studio, de vieilles bobines endormies depuis quarante ans ont livré de troublantes pépites : ici un blues incandescent avec voix de femme soliste déroulant une sensuelle mélopée, là une poursuite obsessionnelle bâtie sur un ostinato herrmannien… ou encore une grande pièce à la gravité solennelle pour orchestre et chœurs, comme un brouillon, une esquisse de Police Python, l’un des sommets du Delerue de la maturité. S’il en fallait la preuve, Georges Delerue a magnifiquement servi le polar… et le polar l’a hautement inspiré.

Il y a encore autre chose. Assemblées, ces partitions semblent défricher une contrée vierge du territoire Delerue. Alors que le compositeur paraît moins enclin au jazz que certains confrères adossés à la Nouvelle Vague (Legrand, Solal), le voilà qui démontre une belle aisance dans le registre du swing et du mystère, un peu dans la filiation de Paul Misraki, son prédécesseur auprès de Melville. Flûte ou clarinette envoûtantes sur rythmique de jazz et tapis de cordes, brillance d’un big band à haute vélocité, blues en combo avec trompette aux accents déchirants… S’il utilise parfois de petites formations, c’est d’abord de manière orchestrée / orchestrale que Delerue aborde le jazz. Chez lui, pas de provocantes ellipses façon be bop. Esthétiquement, pour simplifier, on est plus proche d’une écriture à la Duke Ellington. Ecoutez par exemple L’Homme de l’avenue, luxuriant final du Crime ne paie pas… En réalité, par son éducation, Georges Delerue a une culture de symphoniste et c’est en tant que tel qu’il traite le jazz. A défaut de le tutoyer comme Michel Legrand, il l’apprivoise avec grâce, comme un comédien s’appropriant un rôle auquel son emploi ne le destine pas a priori. Et, au hasard de ses échappées, les trouvailles ne manquent pas. Comme dans Des pissenlits par la racine de Georges Lautner, docteur ès-dérision et humour noir, où les musiciens Francis Blanche, Maurice Biraud et Louis de Funès interprètent en situation un spirituel thème baroque et swing. C’est l’acte de naissance d’une formule que Georges Delerue recyclera avec gourmandise, de Radioscopie jusqu’à l’oscarisé A little romance. Et puis, au-delà des figures imposées de suspense et d’action, la petite musique intérieure de Delerue, sa mélancolie secrète affleure ici ou là, notamment dans la version lente du thème de Classe tous risques, avec sa mélodie triste pour combinaison flûte-guitare. Comme un révélateur de la solitude de Lino Ventura, qui préfigure celle de Michel Piccoli dans les Sautet des années Pompidou / Giscard.

En guise de provocation, cet album omet (volontairement) Tirez sur le pianiste, peut-être le polar le plus célèbre de Georges Delerue, dont la bande originale a déjà fait l’objet d’une édition. Cela signifie aussi davantage d’espace pour l’exhumation d’œuvres rares et inédites, sinon d’incunables (Du grabuge chez les veuves, Le Crime ne paie pas et En plein cirage, invisible depuis trente ans, le film le plus méconnu de Lautner). A l’arrivée, ce Polar selon Georges Delerue dégage un parfum rétro, avec son flot d’images de Paris en noir et blanc, de clubs enfumés, de gabardines et chapeaux mous. Comme une photographie d’un monde que mai soixante-huit allait atomiser. Ce qui n’aura aucune influence sur le mariage entre Delerue et le genre policier, bien au contraire. Simplement, sur ses films noirs majeurs (Police Python 357, Sanglantes confessions), son inspiration sera désormais puissamment lyrique et moderne, tendue jusqu’à l’abstraction. Comme pour mieux refermer la parenthèse d’une époque définitivement évanouie. – Stéphane Lerouge


Universal Music 983 260 3 – Écoutez le Cinéma !


L’AÎNÉ DES FERCHAUX (1962)

1. Les Appalaches 4:36 2. Maudet et Ferchaux 2:09

LA MORT DE BELLE (1961)

3. Belle blues 2:03 4. La mort de Belle 6:59

CLASSE TOUS RISQUES (1960)

5. Classe tous risques 5:34

DES PISSENLITS PAR LA RACINE (1964)

6. Des pissenlits par la racine 2:37 7. Un cadavre dans le contrebasse 4:20

EN PLEIN CIRAGE (1962)

8. En plein cirage 5:29

DU GRABUGE CHEZ LES VEUVES (1964)

9. Blues dans la nuit 3:35

PLEINS FEUX SUR STANISLAS (1965)

10. Pleins feux sur Stanislas 2:32 11. Action et lumière 3:13 12. Stanislas et Bénédicte 1:52

CHAIR DE POULE (1963)

13. Chair de poule 1:33 14. Simon 1:11 15. Danielle et Maria 1:56

LE CRIME NE PAIE PAS (1962)

16. Filature 2:57 17. L’affaire Fenayrou 1:35 18. Crime aux Champs-Elysées 2:30 19. Le masque de la duchesse 4:26 20. L’homme de l’avenue (final) 2:51

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