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A R C H I V E S

une vie, un travail, une passion...

Un autre visage de Georges Delerue

En 2001 , la collection Ecoutez le cinéma! publiait sa première anthologie consacrée à Georges Delerue, bâtie autour de la mythique partition du Mépris. A bien des égards, le présent album peut être envisagé comme son extension, son prolongement. Le principe est identique, simplement déplacé sur l’échelle du temps : un portrait sur le vif du compositeur, cette fois dans ses années 1970-1975. Certains y verront aussi un contrepoint au diptyque Le Cinéma de Philippe de Broca, synthèse jubilatoire d’une collaboration en haute-fidélité. Ils n’auront pas tort : la mélancolie légère ou la légèreté mélancolique des Caprices de Marie ou de Tendre poulet cèdent ici la place à une écriture plus agressive, plus tranchée, d’une certaine façon plus contemporaine. Délaissant javas et valses des faubourgs, l’univers de Delerue s’ouvre sur de larges pans d’angoisse.

Plus ou moins consciemment, ce nouveau volume pulvérise une image tenace :  » Delerue, prince du néo-classique « , musicien buvard, particulièrement sous influence de la Renaissance. Certes, le compositeur n’a jamais hésité à jouer le jeu de la musique en costumes, à ressusciter les fastes de la cour à renfort de préludes et menuets. A ce titre, si l’éclatant Grand choral de La Nuit américaine demeure l’une de ses œuvres les plus célébrées, elle n’est pas pour autant sa plus personnelle. Sans jamais renier ses décalcomanies baroques, Georges Delerue s’est aventuré en d’autres territoires, notamment au tournant des années 1972-75. C’est précisément à cette période que notre programme s’attache, en s’articulant autour de trois productions décisives : Police Python 357, L’Important, c’est d’aimer et Quelque part, quelqu’un. Avec et grâce à ces trois films, Delerue oublie les grandes eaux de Versailles pour s’imposer brillamment comme un compositeur de son temps. Position qu’il tient toutefois à nuancer :

 » Ce n’est pas parce que j’ai écrit un générique très difficile dans Police Python 357 que je dois rester dans cet état de recherche. Un film est à plusieurs facettes, il y a des choses plus gaies ou plus tendres. Le musicien doit être au service du discours cinématographique et non d’un esthétisme préalablement établi. « 

En 1975, Georges Delerue est un homme de cinquante ans, à mi-parcours de sa vie de compositeur : vingt ans de cinéma au compteur, tout autant devant lui ou presque. Les fastes de la Nouvelle Vague semblent déjà lointains : il en reste surtout des souvenirs et la fidélité de François Truffaut, néanmoins branchée sur courant alternatif. Cinquante ans, l’âge des premiers bilans, des doutes aussi. Delerue serait-il un grand compositeur, connu et reconnu, mais dont les titres de gloire appartiennent déjà au passé ? Un savoureux retournement de carrière va prouver le contraire : en l’espace de quelques mois, le voilà réactivé par une nouvelle génération de cinéastes, à la cinéphilie nourrie par ses partitions. Plus de quinze ans après la Nouvelle Vague, Delerue est pour la première fois sollicité de manière référentielle, comme un repère, une caution. Ses nouveaux metteurs en scène s’appellent Andrzej Zulawski et Alain Corneau : ils ont trente-quatre et trente-deux ans.

Pour L’Important, c’est d’aimer et Police Python 357, Georges Delerue préserve la puissance de son lyrisme, mais un lyrisme moderne et dérangeant, marqué par l’Ecole de Vienne, pouvant lorgner ici ou là sur Kurt Weill (Ballade dérisoire) ou Wagner (Largo de L’Important). Ce Delerue au scalpel hante également les images de Yannick Bellon dans Quelque part, quelqu’un : une partition abstraite pour une parabole sur la déshumanisation urbaine. Dans le même esprit, le compositeur déploie le nuancier du fantastique, de la terreur à la féérie, pour le Malpertuis du Belge Harry Kumel, film OVNI au casting renversant : Orson Welles et Sylvie Vartan ! Nous voilà loin, a priori, du Diable par la queue.

Et pourtant… Cette comédie à la vélocité virtuose réunissait Yves Montand, Daniel Boulanger au scénario, Delerue à la musique. La même équipe que Police Python. Mais d’un côté Philippe de Broca, de l’autre Alain Corneau. Comme si, en fonction de l’identité de chaque cinéaste, ces trois collaborateurs de création avaient révélé une part différente d’eux-mêmes. Commediante, tragediante.

Voilà donc le concept de cette anthologie. Avec Colette Delerue, nous l’avons conçue en espérant mieux éclairer un visage, un autre visage de Georges Delerue, plus tourmenté, plus intérieur peut-être. Toutefois, pour éviter la surdose de noirceur, quelques éclaboussures de lumière surgissent ici ou là. Notamment avec le romantisme des Aveux les plus doux, polar de Edouard Molinaro, ou la générosité d’inspiration de deux feuilletons télévisés sous latitudes exotiques, Paul Gauguin et Paul et Virginie. Deux partitions amples et poétiques, reflets d’une époque où le petit écran pouvaient susciter des musiques en Cinémascope… En résumé, si le portrait de Georges Delerue se constituait à la manière d’un puzzle, cette nouvelle anthologie en serait une pièce maîtresse.

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