Trajectoire

Georges Delerue possédait une qualité rare : l’art de transfigurer le travail du cinéaste. Si votre scène comique n’était pas aussi amusante que prévue, Georges la rendait plus drôle. Si vous vouliez du soleil et que vous aviez la pluie, il faisait briller le soleil. Seuls Dieu et Georges Delerue peuvent accomplir ce type de miracle ! Voilà pourquoi j’ai tourné un documentaire sur Georges, comme un hommage au plus grand musicien de cinéma de tous les temps. – Ken Russell.

  

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Union des talents les plus divers, le cinéma, qui à l’instar de la musique sait franchir les barrières culturelles et géographiques, est l’un des grands vecteurs d’émotion de nos sociétés. Bien que fréquentant régulièrement les salles obscures, jamais Georges Delerue à l’aube de sa carrière n’aurait imaginé voir son nom défiler sur tous les écrans du monde, lui qui se rêvait, tel Richard Strauss, épanoui dans la composition d’amples œuvres symphoniques et la direction d’orchestre. Il a déjà derrière lui l’expérience des musiques de scène lorsqu’il aborde le cinéma par les films publicitaires et les courts métrages qui lui apprendront la rigueur des minutages d’une musique totalement liée à l’image et lui donneront accès aux longs métrages.

En 1959, Pierre Kast tourne Le Bel Age et Georges Delerue qui a déjà écrit la musique de plusieurs courts métrages pour le cinéaste le retrouve, ainsi que le compositeur Alain Goraguer, sur ce film qui sera sa toute première composition pour un long métrage. Cependant, la même année, sa participation au film Les Jeux de l’Amour sera pour lui sa véritable première musique de film. Derrière la caméra, un jeune homme auparavant assistant du réalisateur Claude Chabrol : Philippe de Broca. Leur première rencontre se fera sous le signe de la bonne humeur, Philippe de Broca ayant été séduit par l’accompagnement musical de Georges Delerue pour une publicité hilarante. On connaît la fructueuse collaboration (dix-sept films au total) et la grande complicité qui allait unir les deux hommes pendant trente ans.

Cette même année 1959, François Truffaut réalisait lui aussi son premier film Les 400 coups véritable électrochoc dans le monde très codifié du cinéma et marquait ainsi l’acte de naissance de la Nouvelle Vague. Un an après, il entrait dans la vie de Georges Delerue avec Tirez sur le pianiste. Les autres représentants de ce mouvement auront pour noms Alain Resnais, Eric Rohmer, Jacques Rivette, Jean-Luc Godard, etc. Rappelons que les nouvelles conceptions de ces jeunes cinéastes changeaient radicalement les pratiques musicales de l’époque. Les compositeurs étaient alors payés à la quantité de musique fournie et leur travail consistait la plupart du temps à « habiller » l’image, sans vraie recherche de signification.

Ce que Stravinski a pu appeler « le papier peint ». L’une des idées défendues par Georges Delerue en accord avec les jeunes réalisateurs, sera d’utiliser la musique avec parcimonie. « Au moment où les mots ne suffisent plus, où l’image, les bruits ne suffisent plus, c’est la musique qui intervient » d’où la force qu’elle acquiert, l’impact qu’elle donne aux images lorsqu’elle est posée judicieusement. Elle ne doit pas être simplement illustrative mais dynamique, psychologique, jouant sur les ruptures de tons, les apparitions fortuites ou les décalages. On pense à l’emploi totalement original du thème de Camille dans Le mépris de Jean-Luc Godard qui, par sa répétition voulue par le réalisateur, a conféré au film une profondeur dramatique et un caractère universel.

Dans la conception de la musique d’un film, si une étroite collaboration avec le réalisateur est essentielle, celle avec le monteur a également une grande importance pour une meilleure appréhension du rythme du film. Il est fréquent qu’un dialogue entre le monteur et le compositeur conduise à raccourcir ou rallonger une séquence pour l’amener à son plein épanouissement et participer ainsi à l’équilibre, à la fluidité du film ou au contraire au heurt souhaité. Si le thème de Camille marque à jamais la carrière de Georges Delerue, la musique de Jules et Jim troisième film de François Truffaut, aura également une grande résonnance doublée de conséquences imprévues.

Le réalisateur anglais Ken Russell, captivé par cette partition, proposera à Georges Delerue d’écrire celle de son film French Dressing et quelques années plus tard, celle de Women in Love. Séduit par le personnage, il réalisera pour la BBC en 1965 Don’t Shoot the Composer, documentaire fiction satirique dans lequel un Georges Delerue facétieux joue son propre rôle et se rit de lui-même en train de composer la musique du film dans lequel il figure. A la suite de la diffusion du film, Fred Zinnemann, réalisateur anglo-saxon, conquis par la créativité du musicien, lui demande la musique de son film A Man for All Seasons (Un Homme pour l’Eternité). Le film sera un grand succès couronné par l’Oscar du meilleur film en 1966 et contribuera à asseoir la notoriété du compositeur aux USA. Fred Zinnemann redemandera Georges Delerue pour deux autres films.

Les années suivantes, l’Anglais Jack Clayton lui confiera la musique de plusieurs de ses films et des réalisateurs américains feront appel à lui : John Huston A Walk with Love and Death (Promenade avec l’Amour et la Mort). Mike Nichols The Day of the Dolphin (Le Jour du Dauphin) – John Frankenheimer The Horsemen (Les Cavaliers). En 1980, il recevra l’Oscar de la meilleure musique pour A Little Romance de George Roy Hill. En France, sa carrière est à son apogée. Outre ceux de François Truffaut et Philippe de Broca, les films populaires ou d’auteur se succèdent. Quelque part, quelqu’un de Yannick Bellon, L’Important c’est d’aimer Andrzej Zulawski, La Gifle Claude Pinoteau, Police Python 357 Alain Corneau, etc.

La reconnaissance de la profession s’exprime à travers trois Césars obtenus consécutivement en 1979, 1980, 1981 pour Préparez vos Mouchoirs de Bertrand Blier – L’Amour en Fuite puis Le Dernier Métro de François Truffaut. La musique reste, malheureusement, le parent pauvre du film et, lassé par les batailles toujours renouvelées pour obtenir le nombre de musiciens et de séances d’enregistrement nécessaires, il rejoindra ses confrères français Maurice Jarre, Michel Colombier, Michel Legrand à Los Angelès en 1983 où il découvrira qu’il y est bien connu pour sa partition du Roi de cœur de Philippe de Broca, film qui avait été un désastre en France en 1966 !

Désormais, l’essentiel de sa création se fera sur des productions américaines, avec des films comme True Confessions (Sanglantes Confessions) d’Ulu Grosbar, Platoon d’Oliver Stone, Black Robe de Bruce Beresford.

Quelques projets hexagonaux susciteront néanmoins son attention, tels Chouans sa dernière collaboration avec Philippe de Broca en 1988 et Dien Bien Phù de Pierre Schoendoerffer avec le remarqué Concerto de l’adieu. Le grand retour à son Nord natal à travers Germinal de Claude Berry, ne se fera pas, hélas à la suite de la disparition du compositeur le 20 Mars 1992. Gageons qu’avec un tel sujet, Georges Delerue aurait donné de nouveau la pleine mesure de son talent.

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1992. Georges Delerue s’en allait, nous laissant un héritage exceptionnel. La reconnaissance internationale de ses musiques de films occulta plusieurs pans de son œuvre : nombreux « sons et lumières », musiques de scène, mais aussi opéras, ballets et maints ouvrages classiques.Derrière cet éclectisme apparaît le portrait d’un compositeur important du XXème siècle.

Fruit d’un travail acharné, mais portée par la grâce d’une irrépressible passion pour la musique, la personnalité artistique de Georges Delerue prit naissance au Conservatoire de Musique de Roubaix. Le soutien de certains professeurs, en particulier Alfred Desenclos, permit, devant all’évidence des capacités du jeune Georges, de l’éloigner du travail en usine pour lequel on le destinait. S’affirmant dans sa vocation de compositeur, il apprend à développer ses talents au Conservatoire National Supérieur de Musique dans le Paris d’après guerre, avec des professeurs tels que Henri Büsser et Darius Milhaud.

Discernant chez son élève, maintenant titulaire d’un Grand Prix de Rome, une aptitude certaine pour la musique de spectacle, Darius Milhaud l’enverra au Festival d’Avignon dirigé par le grand metteur en scène Jean Vilar. Cette expérience prodigieuse lui permettra de manifester son identité musicale et contribuera à lui donner une souplesse d’écriture, indispensable à toute collaboration artistique. Elle lui ouvrira les portes du monde théâtral. La toute jeune télévision alors en plein essor et en quête de talents fait appel à lui.

Du « Club d’Essai » aux dramatiques Les Princes du Sang, des téléfilms Milady aux séries Les Rois Maudits, 1973, sa contribution, sur plusieurs décades, seraradioscopie extrêmement prolifique. Quelques génériques radio sont aussi à son actif dont le virevoltant Radioscopie, émission quotidienne de Jacques Chancel, devenue culte.

D’une incursion dans le film publicitaire, il faut retenir Opéra Boeuf pour Maggi, qui lui vaudra d’être remarqué par Philippe de Broca pour lequel il signera, au long de trente années de fidélité, les partitions de dix-sept de ses films.

Les courts métrages fleurissaient alors et Georges Delerue en fit une moisson qui, peu à peu, le fit connaître des jeunes réalisateurs fougueux, à la gloire naissante, qui aspiraient à s’exprimer différemment de leurs aînés : Pierre Kast, Claude Sautet, Jean-Luc Godard mais aussi celui qui deviendra son grand complice, François Truffaut dont les films lui vaudront d’être promu à la tête des compositeurs de ce qu’on appellera « La Nouvelle Vague ».

La renommée s’exporte et c’est d’abord d’Angleterre que vient le premier appel du réalisateur Ken Russell pour French Dressing. Bientôt, les demandes arrivent d’Amérique et il associera son nom à certains des plus grands réalisateurs dont Mike Nichols, John Huston, Fred Zinnemann et plus proches de nous, quand il aura osé le grand saut en Californie, Oliver Stone et l’australien Bruce Beresford.

Et toute sa vie, répétons-le, en alternance à ses musiques de films, toujours poussé par la nécessité vitale d’écrire et pour trouver son équilibre par l’immersion dans les deux mondes, il composera des œuvres classiques.

Georges Delerue s’émerveillera toujours de l’extraordinaire destinée qui l’amena des quartiers populaires de Roubaix aux collines de Los Angeles. Il éprouvait une profonde reconnaissance pour la musique à laquelle il s’est voué sans retenue et la joie de vivre qui l’habitait, paradoxe de tant de mélodies nostalgiques, ne cessera d’ensoleiller ceux qui l’ont connu.

Etre humain généreux, Georges Delerue est là, présent tout entier dans sa musique, et dans son écoute les auditeurs y cherchent leur propre humanité.

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1925


Naissance de Georges Delerue le 12 mars, rue de Valmy à Roubaix. Fils de Georges Delerue et Marie Lhoest.


1939


Bien qu’ayant appris les notes en même temps que l’alphabet, le jeune garçon n’est pas très passionné par la musique durant ses premières années de scolarité. Il pratique la clarinette (héritage d’un de ses oncles) au Conservatoire de Musique de Roubaix rue de Soubise où sa mère l’a inscrit, mais la range volontiers au fond de son casier, préférant jouer avec ses camarades.


1940


Les échos de la guerre se font proches. Les conditions de vie sont de plus en plus difficiles. Les enfants partaient alors très jeunes au travail pour aider à subvenir aux besoins de leur famille et c’est donc à 14 ans et demi que Georges abandonne ses études de métallurgie à l’Institut Turgot pour travailler à la fabrique de limes rue Decrême, où son père est contremaître.

Issu d’un milieu où les traditions et la musique sont très vivaces, c’est avec son grand père maternel Jean-Baptiste Lhoest surnommé « L’Homme des Vents » qui anime d’une voix tonitruante une chorale d’amateurs, et sa mère qui pratique un peu le piano et aime chanter les airs connus de Faust ou de Carmen lors des réunions familiales, que Georges commence à s’intéresser à la musique.

insi, le soir, après les longues journées de labeur à la fabrique de limes, l’adolescent se réjouit de participer, à la clarinette, aux répétitions des Fanfares et Harmonies existantes dans la région. Cette ambiance très chaleureuse et entraînante motive fortement le jeune garçon à se perfectionner dans la pratique de l’instrument.

Georges propose alors à ses parents de diviser ses journées : le matin sera consacré à la fabrique de limes et l’après-midi au conservatoire, à l’étude du solfège et de la clarinette. Après plusieurs âpres discussions, ils lui donnent à regret leur accord, convaincus que « la musique ne nourrit pas son homme. »

La guerre qui fait rage en Europe et l’Allemagne envahissant la Pologne, ne présagent rien de bon pour les jeunes gens bientôt appelés au service militaire. Inquiète pour l’avenir de son fils, Marie conforte Georges dans ses études musicales, dans le but avoué de le voir rejoindre les fanfares de l’armée et passer ainsi son service dans de bonnes conditions !

Mais au conservatoire, Georges ne tarde pas à troquer sa clarinette pour un instrument qui l’attire bien davantage : le piano. Entré dans la classe de Madame Picavet-Bacquart, il interprète une « Romance sans Parole » de Félix Mendelssohn qu’il avait étudiée seul. Elle l’accepte comme élève par ces mots : « Monsieur Delerue, vous n’êtes pas pianiste mais très musicien. » Il découvre alors avec enthousiasme les œuvres de Bach, Chopin, Beethoven, Mozart, Grieg et tant d’autres, tout un monde qui l’envahit peu à peu.

Six mois après, à la suite d’un accident de bicyclette banal mais qui a une répercussion sur une scoliose déjà très prononcée, le diagnostic du médecin est sans appel : opération suivie de cinq mois allongé dans un corset de plâtre. Cette période où, aux nombreuses privations dues à la guerre vint s’ajouter cette réclusion, sera, aux dires de Georges, l’une des plus difficiles de sa vie. Et cependant elle lui fut bénéfique ! Une lente maturation se produisit en lui et, telle la chrysalide se métamorphosant en papillon, il en sortit avec la certitude définitive de sa voie : il sera compositeur de musique, tel Richard Strauss.


1941


A la demande de Madame Picavet-Bacquart, il entre dans la section Harmonie dont le professeur est par ailleurs directeur du conservatoire.

Dès les premiers jours, leurs rapports sont tendus. Les lacunes de Georges en solfège et en culture musicale ne lui sont pas pardonnées. De plus, travaillant encore le matin à la fabrique de limes, il arrive au conservatoire en bleu de travail, tenue choquante dans ce lieu bourgeois.

Le directeur donne à Georges un devoir qu’il lui sait impossible à réaliser, pour avoir lui dit-il  » le plaisir de le renvoyer. » Désemparé, Georges se présente au matin du jour dit, n’ayant rien écrit. Le directeur était mort la nuit précédente. Plus qu’une anecdote, cette disparition ouvre l’avenir du compositeur.


1943


Le nouveau directeur du Conservatoire, Alfred Desenclos, repère très vite le potentiel et les progrès de son élève et le pousse dans ce qui semble être une vocation. Appuyé par le directeur auprès de ses parents, Georges abandonne l’usine de limes et travaille d’arrache-pied pour rattraper son retard.


1945


Georges Delerue a vingt ans lorsqu’il achève ses études au Conservatoire de Roubaix.

Cette année fut très fructueuse pour le jeune musicien qui s’est vu décerner les plus hautes récompenses possibles au sein d’un établissement de province, entre autres : 1er prix de piano, 1er prix de musique de chambre, 1er prix d’harmonie, 2ème prix de clarinette.

Alfred Desenclos, soucieux de l’avenir de Georges, le pousse vivement de se présenter aux éliminatoires d’entrée du Conservatoire National Supérieur de Paris. C’est en Octobre de cette même année que celui-ci intègre les classes de Simone Plé-Caussade (fugue) et Henri Büsser (composition).


1946


Si Georges s’adapte vite au conservatoire, il n’en est pas de même concernant Paris. La vie y est plus chère qu’à Roubaix et malgré l’obtention d’un prix spécial de mille francs offert par un notable de cette ville, il lui faut s’assumer financièrement. Il jouera donc régulièrement dans les bals de Paris et de province, aux baptêmes, mariages, obsèques (il a appris l’orgue) mais aussi, attiré par le jazz, dans les piano-bars du quartier de l’Opéra.


1947


Georges tente une première fois le concours du Prix de Rome et obtient une mention honorable.


1948


Henri Büsser prend sa retraite. A sa place sera nommé Darius Milhaud, exilé depuis le début de la guerre en Amérique et qui aura une importance décisive dans l’orientation de la carrière de Georges. Le nouveau professeur ouvre l’esprit de ses élèves à un plus grand éclectisme musical. Conscient de manquer encore beaucoup de culture générale, Georges s’intéresse de plus en plus à la littérature, au théâtre, au cinéma.

Cette même année, il se présente à nouveau au concours de Rome et obtient le Deuxième Second Grand Prix.

Avec une grande perspicacité, Darius Milhaud voit en Georges Delerue un compositeur doué pour le spectacle. De santé précaire, très fatigué, il envoie cette année là Georges Delerue diriger à sa place la musique qu’il a composée pour Shéhérazade de Jules Supervielle, mise en scène par le grand et exigeant Jean Vilar pour le deuxième Festival d’Avignon, avec tous les risques que comporte le direct en plein air.

Ce qui était un test trouvera une confirmation dans la demande de Jean Vilar à Georges Delerue de composer la musique de La Mort de Danton de Georg Büchner, pour ce même festival. L’année suivante verra, dans le cadre du TNP (Théâtre National Populaire) leur collaboration sur cinq pièces dont Le Cid de Pierre Corneille.


1949


Georges tente une dernière fois le concours de Rome et obtient le Premier Second Grand Prix. Cependant, c’est de son Premier Prix de Composition obtenu la même année qu’il sera le plus fier.


1950


Début des courts métrages.


1952


Ce sera une année de travail intense pour Georges qui alternera les musiques de scène, rive gauche au Théâtre de Babylone dirigé par Jean-Marie Serreau et rive droite au Théâtre de l’Humour animé par Raymond Hermantier. Le Théâtre de Babylone, carrefour incontournable du milieu théâtral, marque un moment clé de la carrière de Georges. Il y cotoiera notamment Arthur Adamov, Samuel Beckett, Frédéric Schiller mais surtout Boris Vian dont la rencontre sera décisive pour les deux hommes. De leur collaboration fructueuse naîtront, pour le théâtre, une adaptation du Chevalier de Neige et Les Bâtisseurs d’Empire, un opéra de chambre Une Regrettable Histoire et une seconde adaptation pour l’opéra du Chevalier de Neige ainsi qu’un ballet : L’Aboyeur.

Cette même année, Georges Delerue entre au Club d’Essai de la RTF (Radio Télévision Française) pour y diriger l’orchestre de cette institution.


1953


Création des premiers plateaux télévision rue Cognacq-Jay. Première musique de Georges Delerue pour une dramatique : Les Princes du Sang. L’orchestre était en direct, caché derrière un rideau et Georges attendait le signal du régisseur pour démarrer et arrêter !


1954


Création à Caen de la pièce de théâtre Le Chevalier de Neige qui reçut un accueil enthousiaste, avec quelque cinquante mille spectateurs en six jours.

Premières musiques pour les spectacles « Sons et Lumières » avec Lisieux et La Libération de Paris.


1955


Symphonie concertante pour piano et orchestre.


1957


Création à Nancy, le 31 Janvier de l’Opéra Le Chevalier de Neige qui remporta également un très grand succès. Cet opéra devait être repris à l’Opéra-Comique de Paris en 1960 mais les répétitions commencées en Septembre 1959 sont interrompues en Avril 1960 pour cause de guerre d’Algérie.


1960


Premier film de long métrage : Le Bel Age de Pierre Kast.
Premier film avec Philippe de Broca : Les Jeux de l’Amour.
Premier film avec François Truffaut : Tirez sur le Pianiste.

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1963


Création du ballet La Leçon, argument de Eugène Ionesco, chorégraphie de Flemming Flindt. Ce ballet est aujourd’hui encore dansé un peu partout.


1964


Le réalisateur anglais Ken Russell ouvre les portes du cinéma anglo-américain à Georges Delerue en lui confiant la musique de French Dressing.


1965


Ken Russell réalise pour la BBC un film sur Georges Delerue : Don’t Shoot the Composer.


1966


Fred Zinnemann demande à Georges la musique de son film A Man for all Seasons.
Création du ballet Les Trois Mousquetaires d’après le roman d’Alexandre Dumas, chorégraphie de Flemming Flindt. Il sera repris en 1985 à Dallas (Texas).


1967

Composition pour la télévision britannique de Our World, hymne chanté dans toutes les langues pour l’inauguration officielle de la Mondovision. Les Etats-Unis lui décerneront en 1968 un Emmy Award pour cette musique.


1975


Création à Strasbourg de l’opéra Médis et Alyssio, livret de Micheline Gautron, qui reçut un accueil mitigé.


1979


César de la meilleure musique de film pour Préparez vos Mouchoirs de Bertrand Blier.
Oscar de la meilleure musique de film pour A Little Romance de George Roy Hill.


1980


César de la meilleure de film pour L‘Amour en Fuite de François Truffaut.
Premier film à Los Angeles : True Confessions de Ulu Grosbar. Georges Delerue et de son épouse quittent la france pour s’installer à Los Angeles.


1981


César de la meilleure musique de film pour Le Dernier Métro de François Truffaut.


1983


Trois Prières pour les Temps de Détresse, pour baryton solo, choeurs mixtes et ensemble instrumental. Texte en latin extrait de la bible sur la guerre, la déportation, le génocide. Vivement Dimanche dernier film de François Truffaut.
Georges écrit un concerto pour violon et orchestre.


1984


La disparition de François Truffaut le 21 octobre, laissera un grand vide dans la vie de Georges Delerue.


1990


Création du Mouvement concertant pour orchestre.


1992


Décès brutal de Georges Delerue. Il venait d’enregistrer la musique de Rich in Love, le cinquième film en collaboration avec le réalisateur Bruce Beresford, son nouveau complice et ami.

Georges Delerue repose au Forest Lawn Memorial Park de Glendale (Californie).

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Un nouveau départ – 1980 : des années décisives

En 1979, l’Amérique reconnaît le travail de Georges Delerue lors de la 52ème cérémonie des Oscars. Devant des compositeurs aussi prestigieux que Jerry Goldsmith, Henri Mancini et Lalo Schifrin, la mythique statuette d’or lui est décernée pour la musique du film de George Roy Hill A Little Romance. Grande surprise pour le musicien qui ne s’imaginait pas devancer Jerry Goldsmith avec sa splendide partition pour Star Trek – The Motion Picture. Rayonnement et honneur donc pour le compositeur français qui entretient depuis longtemps déjà des rapports avec Hollywood.

Georges Delerue travaille avec les USA mais sans quitter le sol français. Il s’est exprimé contre des polémiques.

« Le nationalisme en musique me fait horreur ; déjà au conservatoire, je n’acceptais pas qu’on me parle d’une musique « à la française ». La musique est l’un des rares langages internationaux. Qu’on ne lui enlève pas cette qualité….. Oui, j’avais dit que je préférais travailler en Europe avec les Américains plutôt que de travailler chez eux ! »

A l’origine de ses dires, son refus de prendre l’avion qui était d’ailleurs stipuler dans ses contrats mais une autre cause présidait à cette attitude.

« Certains qui vivaient déjà là-bas me disaient qu’on m’imposerait des contraintes insupportables, qu’on ne me laisserait pas choisir mes collaborateurs et me ferait subir un orchestrateur. Stravinski lui-même avait vu sa musique réorchestrée lorsqu’il était arrivé en Amérique. Et Fred Zinnemann, avec qui j’avais travaillé pour Un Homme pour l’Eternité m’avait gentiment mis en garde : Vous, Européen, vous seriez malheureux aux Etats-Unis ».

Cependant, d’autres facteurs étaient venus conforter un désir de partir aux USA.

« Lorsqu’on a travaillé longtemps dans le même milieu, un jour vient où l’on a envie d’aller voir ce qui se passe ailleurs… En France, je commençais à tourner un peu en rond ; c’était toujours le même combat pour obtenir deux violons par ci, deux clarinettes par là. Un jour, après avoir dû discuter plusieurs semaines avec une productrice pour obtenir cinq musiciens de plus, j’en ai eu assez. Après plus de trente ans dans ce métier sans dépasser les budgets, c’était dur d’en être toujours au même point. Et j’ai décidé : Le prochain contrat qu’on m’offre aux Etats-Unis, j’y vais malgré l’avion. Je ne parle pas un mot d’anglais ? Et alors ? Les interprètes existent. »

Fin 1980, la United Artists propose au compositeur d’écrire la partition de True Confessions, film produit par Robert Chartoff et Irwin Winkler et que réalise Ulu Grosbard, avec Robert de Niro et Robert Duvall. Georges Delerue partit définitivement pour Los Angelès où il fut chaleureusement accueilli par ses collègues Lalo Schifrin, Henri Mancini, Elmer Bernstein, Charles Fox et bien d’autres.

« A mon arrivée, la première surprise fut de trouver plusieurs scénarios qui m’attendaient à l’hôtel. Puis j’ai découvert que j’étais connu non seulement par les films anglo-saxons et ceux de la ‘Nouvelle Vague’ (Truffaut, Godard) auxquels j’avais collaboré mais aussi par Le Roi de Cœur de Philippe de Broca ! Ce film plein de poésie que j’aime beaucoup avait été un échec total en France (3.000 entrées) mais la mise en scène en était étudiée dans les universités américaines ! Et à travers elle, ma musique aussi. J’ai tout de suite été séduit par le professionnalisme des Américains. Contrairement à ce qu’on m’avait dit, j’y ai travaillé en toute liberté, choisi les musiciens que je désirais, j’ai orchestré moi-même et dirigé l’orchestre comme avant. Je n’avais plus l’angoisse du budget. Quand, anxieux, j’ai demandé trois séances d’enregistrement pour True Confessions, la production m’en a proposé cinq ! Et rien ne m’empêchait de continuer à travailler en France. »

Un vent léger venant de l’océan fait frémir le faîte des cyprès entourant la discrète maison blanche acquise par Georges Delerue. Sise près de Mulholland Drive si bien coloriée par le peintre David Hockney, elle domine d’un côté les studios de Burbank et de l’autre, la fameuse artère ensoleillée serpentant au pied des collines qui séparent Beverly Hills de la vallée. (Frédéric Gismello-Mesplomb « Georges Delerue : Une Vie »)

Cette nouvelle vie a priori idyllique a cependant connu des heures difficiles. A la différence de la France, dans le système américain, le compositeur est rémunéré au départ et selon sa notoriété. Ceci autorise producteurs et réalisateurs à rejeter sans état d’âme, une musique qui, pour une raison ou une autre, ne leur convient plus et à engager un autre compositeur.

Il est toujours extrêmement cuisant pour tout créateur de se voir refuser une œuvre et Georges Delerue vécut deux fois cette expérience douloureuse. En 1982 avec Something Wicked This Way Comes pourtant une de ses plus belles partitions et en 1991 sur Regarding Henry, films respectivement de Jack Clayton et Mike Nichols.

« Bienvenue au club ! Maintenant, vous êtes un vrai compositeur américain !» lui dire ses collègues dont la plupart ont été confrontés à cette pénible péripétie. Mais Georges Delerue n’était pas homme à se laisser abattre. Balayant les nuages, l’énergie créatrice revenait vite pour nous donner à entendre ces mélodies aux sonorités si reconnaissables. Certains compositeurs s’en sont inspiré, lui ont parfois rendu hommage en écrivant « à la manière de » tel Justin Chadwick pour The Other Boleyn Girl en 2008.

Musicien du monde, Georges Delerue vécut pour la musique qui fit de lui un homme heureux.

Les Chevaux du Soleil

S’il est un domaine où Georges Delerue est devenu une référence internationale, c’est le film d’époque. On en trouve de nombreux exemples dans sa filmographie, notamment chez Music Box Records avec L’Homme qui revient de loin, L’Éducation sentimentale, La Révolution française, Thibaud ou les Croisades. Les toutes premières œuvres de fiction de la Télévision française puisent largement dans le répertoire des romans historiques et Delerue devient vite l’homme de la situation pour accompagner musicalement ces épopées.

La série Les Chevaux du soleil est constituée de douze épisodes de cinquante minutes et retrace l’histoire de l’Algérie française, de 1830 à 1962. Écrite par Jules Roy de 1967 à 1975, la saga littéraire repose sur la propre histoire du romancier, né en Algérie en 1907. Roy participe activement à son adaptation avec le réalisateur François Villiers (Les Chevaliers du ciel) en transformant cette fresque en chronique d’événements amoureux sur fond de guerre et d’occupation coloniale.


Les Chevaux du Soleil

Édition augmentée et remastérisée.
68 minutes de musique dont environ 40 minutes totalement inédites.

Livret de 8 pages, notes internes français-anglais par Gilles Loison.
Édition limitée à 750 exemplaires.

Ref : MBR-119
Date de sortie : 2017


Georges Delerue fournit une riche partition lyrique pour cette grande aventure épique. Un générique ample, des ambiances de guerre, de paysages et de rues citadines ainsi que des valses, des menuets, des ballets utilisés en playback sur les plateaux de tournage. Et, bien sûr, des thèmes d’amour intimes et majestueux pour les principaux couples de l’aventure.

Cet album a été entièrement remastérisé à partir des bandes master originales et propose 40 minutes de musique inédite par rapport à l’édition vinyle. Les notes du livret sont rédigées par Gilles Loison.

Georges Delerue, Partitions Inédites

«Cependant, vers la fin d’une étrange année sombre et longue, Halloween fut en avance. Cette année-là, Halloween tomba le 24 octobre, à trois heures du matin. Jim Nightshade, qui habitait au 97 Oak Street, avait alors treize ans, onze mois et vingt-trois jours. Son voisin William Halloway avait treize ans, onze mois et vingt-quatre jours. Tous deux allaient sur leur quatorze ans ; ils les voyaient déjà frémir dans leurs mains. Au cours de cette fameuse semaine d’octobre, ils vieillirent en une seule nuit et ne retrouvèrent jamais leur jeunesse…» Voilà les mots avec lesquels le grand Ray Bradbury conclut le prologue de son roman La Foire des ténèbres. En version originale Something wicked this way comes, emprunt et hommage à Shakespeare : «D’après la démangeaison de mes pouces, il vient par ici quelque maudit» s’inquiète l’une des sorcières de Macbeth. Au crépuscule du XXème siècle, à l’occasion d’une nouvelle postface, Bradbury éclairera la genèse de sa foire d’épouvante d’un jour nouveau. Il révèle ce qu’elle doit à ses terreurs d’enfance, à sa peur panique des fêtes foraines, des clowns, au choc de sa rencontre à douze ans avec M.Electrico, attraction humaine qui reconnut en lui un camarade tombé au front de 14-18. Ces traumatismes finissent par nourrir une nouvelle inachevée, The Black Ferris, que Bradbury transforme en 1957 en scénario à l’attention de Gene Kelly, comme metteur en scène et producteur. La vedette d’Un Américain à Paris souhaite explorer d’autres territoires mais la noirceur de l’intrigue rebute les majors : faute de financement, le projet tombe à l’eau. Pour exorciser sa déception, Bradbury ramène le script à ses origines littéraires, sous la forme d’un roman, La Foire des ténèbres donc, publié en 1962. Néanmoins, l’idée d’une adaptation cinématographique ne cessera de le hanter : plusieurs tentatives se succèdent au fil des années soixante-dix (on parle même de Spielberg), avant que le studio Disney manifeste son intérêt, à l’aube des années quatre-vingt. Alors présidée par Card Walker, la firme à la souris cherche à toucher un public plus adulte à travers des productions comme Les Yeux de la forêt ou évidemment Tron, véritable séisme technologique. Après trente ans d’allers-retours entre littérature et cinéma, la malédiction qui a empêché la foire de Bradbury de prendre vie sur grand écran semble s’achever. En réalité, elle va se prolonger mais de manière différente.

Le hiatus de départ réside dans le choix de Jack Clayton, sur la suggestion de Bradbury lui-même. Le distingué cinéaste britannique possède des lettres de noblesse dans le domaine du fantastique (Les Innocents, Chaque soir à neuf heure) mais, suite à la déconfiture de Gatsby le magnifique, il traverse de longues années de purgatoire, brisées par la sollicitation de Disney. A priori, le sujet de La Foire des ténèbres semble taillé sur mesure pour Clayton : un conte noir, gothique, qui camoufle un récit initiatique. Comment deux préadolescents vont-ils apprendre à déjouer les mensonges et illusions du mal ? Mais comment aussi, chemin faisant, vont-ils perdre leur innocence ? Comment enfin le père de l’un deux, vieil homme terne et gris, va-t-il se révéler une âme héroïque et, ainsi, se rapprocher de son fils ? Le tournage débute en septembre 1981, avec Jason Robarts dans le rôle de Charles Halloway et Jonathan Pryce dans celui de Mr Dark, l’inquiétant propriétaire de la foire (pour lequel Bradbury imaginait plutôt Christopher Lee ou Peter O’Toole). Mais le personnage principal demeure peut-être Green Town, petite ville de l’Illinois, entièrement et luxueusement construite en studio. A l’issue d’un premier montage, fin mars 1982, Clayton contacte son vieux complice Georges Delerue, qui vit alors entre Paris et Los Angeles. Leur fraternité, soudée par Le Mangeur de citrouilles et Chaque soir à neuf heures, n’a pu s’exprimer depuis douze ans, ce qui décuple l’enthousiasme du compositeur. D’autant que La Foire des ténèbres cristallise un certain nombre de ses ambitions : écrire une partition au lyrisme tourmenté, sans limitation de moyens, pour un studio de production mythique ; renouer avec le fantastique, genre exploré avec Malpertuis d’Harry Kumel, et qui autorise généralement des échappées vers un langage plus contemporain. Pour schématiser, galvanisé par la confiance de Clayton, Delerue voit dans La Foire l’occasion de rapprocher son écriture pour l’image de son écriture pour le concert. Avec l’idée de partir de musiques réalistes pour instiller le malaise : on appréciera comment les valses de limonaire semblent dérailler, partir en dissonance, pour mieux s’ouvrir sur de larges pans d’angoisse, tutoyant le surnaturel. Le trois temps pour limonaire qui clôt la plage 13 (Mr Dark’s Carnival), par exemple, bénéficie d’une reprise à l’orchestre (à 1’50), sur un tempo lent, quasi-processionnaire, à l’éclat maléfique. Le tour de force de Delerue est d’avoir composé trente-cinq minutes en seulement deux semaines, dévoré par une fièvre créatrice hors du commun, porté aussi par le sentiment de devoir à La Foire des ténèbres une partition à même altitude que Police python 357 ou Quelque part, quelqu’un, autres chefs d’œuvre de modernité. Le 26 mai 1982, à l’issue d’un pré-mixage, Jack Clayton témoigne sa reconnaissance au compositeur, via un courrier rétrospectivement très émouvant  : «Je voulais juste te dire à quel point je suis ravi par la musique sensible, belle et passionnante que tu m’as donné pour La Foire des ténèbres. Maintenant que je l’ai entendue sur tout le film, il semble que seul un miracle t’ait permis de composer une partition aussi magnifique en aussi peu de temps.» Pour paraphraser le titre français d’un vieux Bogart signé Mark Robson : plus dure sera la chute.

Car, très vite, le retour des premières projections-test n’est guère positif. Ce qui intéresse le plus Clayton (la suggestion de la menace, l’ambiance automnale d’une bourgade du Middle West, les rapports humains entre les personnages, notamment entre les Halloway père et fils) ne touche pas le public des previews. Pire, on lui reproche d’avoir tourné La Foire des ténèbres avec le même classicisme élégant que Les Innocents, deux décennies plus tôt : les qualités pour lesquelles Clayton a été engagé semblent se retourner contre lui. A l’heure de Tron, son esthétique est jugée surannée, sinon anachronique. Tout cela révèle brusquement un immense malentendu entre les intentions du cinéaste et les attentes de Disney. Du coup, le studio reprend la direction des opérations : sortie repoussée, montage remis à plat et, surtout, recours à Lee Dyer, directeur visuel de Tron, qui injecte au film deux cent effets spéciaux. L’implicite doit devenir explicite, la peur sous-jacente plus visible à l’écran, davantage tournée vers le spectaculaire. Logiquement, le travail de Delerue fait les frais de ce remaniement de fond : un gouffre s’ouvre sous le compositeur lorsqu’il apprend son remplacement par le jeune James Horner. Sa désillusion, sa meurtrissure même, sont à la hauteur de l’ambition qu’il a glissée dans son ouvrage. «J’ai vécu cette situation comme une injustice, confessait-il volontiers. Car il s’agit sans doute de la partition la plus ambitieuse, la plus culottée que j’aie écrite aux Etats-Unis.» Pour mettre les choses en perspective, il faut se souvenir que l’histoire du cinéma est constellée de grandes bandes originales refusées : 2001 d’Alex North, Frenzy d’Henry Mancini, La Rose et la flèche de Michel Legrand… Les compositeurs s’y sont mis en danger, ont tenté d’écarter la fenêtre du conformisme, en radicalisant leur langage. Une prise de risque incomprise par l’industrie hollywoodienne, qui préfère généralement le pilotage automatique et les formules toutes faites. La partition originelle de La Foire des ténèbres n’échappe pas à la règle : elle a payé pour son trop-plein d’audace. Sur le point de s’installer à Los Angeles, Delerue vivra cette épreuve avec la violence d’un bizutage.

Heureusement, d’autres aventures viendront très vite atténuer le goût amer laissé par La Foire des ténèbres. A la façon d’un enfant dans un magasin de jouets, Delerue multiplie avec gourmandise les rencontres avec des cinéastes aussi différents que Bruce Beresford, Herbert Ross, Peter Yates ou Norman Jewison, dont les films permettent au public nord-américain de découvrir la puissance de feu de l’écriture deleruesque. Paradoxalement, c’est en terrain de connaissance que le compositeur se verra refuser une nouvelle partition, cette fois sur un mode mineur. Il a face à lui Mike Nichols, auquel le relie trois expériences partagées (Le Jour du dauphin, Le Mystère Silkwood, Biloxi blues). Le metteur en scène d’origine allemande l’invite à mettre en musique A propos d’Henry, récit d’une rédemption, d’une recherche intérieure : un avocat célèbre et impitoyable prend trois balles dans la peau au cours d’un braquage. Légume amnésique, il va subir une longue rééducation physique et morale, réapprendre la vie, l’intelligence, la sensibilité… «Un drame, souligne Nichols, c’est l’occasion de faire un bilan, de prendre conscience de certaines réalités fondamentales.» Touché par le sujet, Delerue signe une belle partition, d’inspiration prudemment néo-romantique, dominée par un thème en forme de portrait, comme un mouvement lent d’un concerto pour violon et orchestre. Le violon soliste, c’est évidemment la voix d’Henry, celle de sa véritable personnalité, celle de son humanité qui va enfin se révéler au terme de sa renaissance. Suzana Peric’, amie de Georges Delerue et music supervisor sur A propos d’Henry, a conservé un souvenir précis de la méthode de travail : «Georges était toujours un artiste instinctif et passionné. Il ne se posait pas la question de la quantité de musique à écrire, il voulait juste créer. Les thèmes jaillissaient de lui, enrichissant le film d’une signification plus profonde que celle en surface. La musique devenait un autre personnage du film, pas seulement de l’underscore. C’est là que les doutes ont commencé : la musique est-elle proéminente, trop importante ? Nous avons projeté le film avec la partition complète sur chaque séquence désignée et les doutes ont viré au rejet. Ca a été un moment difficile et triste pour nous tous. C’était le cas précis d’une abondance de richesses. Trop de bonnes choses ne signifie pas forcément une issue heureuse.» De son côté, Mike Nichols enverra à Delerue une missive affectueuse et repentante, en s’excusant de l’avoir aiguillé vers une mauvaise direction, comme un réalisateur qui aurait mal dirigé un comédien. Ses regrets portent notamment sur le fait que la musique humanise trop vite un personnage présenté au spectateur comme antipathique, quelques minutes plus tôt. Nichols lui promet toutefois de prochaines retrouvailles, amicales et professionnelles. Mais le compte à rebours a déjà commencé. La disparition du compositeur, onze mois plus tard, fera d’A propos Henry une sorte d’épilogue en demi-teinte à leur collaboration.

Vingt ans plus tard, la découverte providentielle des masters d’Henry a fait germer le concept du présent album : coupler sur un même disque deux bandes originales signées Georges Delerue, non utilisées dans les versions définitives des films destinataires. Une façon de les faire exister envers et contre tout, de les révéler dans leur pleine dimension, de les considérer comme un matériel vivant. Car Delerue avait conservé de petites bandes quart-de-pouce 19 de La Foire des ténèbres. Il faut remercier les studios Walt Disney qui, à titre exceptionnel, nous ont autorisé à publier ce joyau noir, longtemps considéré comme le chef-d’œuvre inconnu du compositeur. Sa seule écoute réveille de troublantes réminiscences de barbe à papa, de sombres maléfices, de nuits d’insomnie où menacent de fabuleux orages. Comme si le travail de Delerue était directement relié aux lignes autobiographiques de Ray Bradbury : «Encore aujourd’hui, une partie de moi reste juchée sur l’affreux manège de mes quatre ans. Il semble qu’elle n’ait jamais trouvé l’issue de secours.»

Stéphane Lerouge
 


La Passante du Sans-Souci

Georges Delerue était incontestablement un compositeur éclectique qui œuvrait avec aisance dans tous les registres cinématographiques mais le domaine musical dans lequel il travailla le plus fut pour celui du film dramatique. Dans un même domaine mais dans des contextes différents, Georges Delerue avait le don d’adapter la musique à un lieu, à une situation ou à la psychologie d’un personnage. Sa musique, souvent lyrique et belle, pouvait aussi être sombre et dérangeante mais que se soit dans un univers épique ou intimiste, le compositeur avait le pouvoir de nous transpercer le cœur par de magnifiques thèmes musicaux inoubliables, prenants et déchirants. Fidèle à son style et à son inimitable écriture, Georges Delerue savait faire de chacune de ses créations une œuvre unique et intemporelle et chacun des ses thèmes en sont la preuve. « La passante du sans soucis » et « Garde à Vue », deux films particulièrement dramatiques liés à la psychologie des personnages et à une situation particulière ont permis à Georges Delerue de créer des œuvres radicalement différentes.

Adapté du livre de Joseph Kessel et réalisé par Jacques Rouffio, La Passante du Sans-Souci sort sur les écrans le 14 avril 1982. Pour ce film, Georges Delerue compose un thème principal dominé par le violon. Ce thème apporte au film une dimension dramatique dès son introduction au Générique. Ce thème, repris en chanson sur le générique de fin (Chanson d’Exil), est décliné en différents arrangements tout au long du film, comme par exemple dans L’air de Max. Pour « Garde à vue » de Claude Miller, la musique de Delerue joue un rôle très psychologique et apporte une grande efficacité au long-métrage. Le thème principal, que l’on entend en intégralité sur le générique début (Musique de la pluie) et le générique de fin (Chantal Martinaud), prend la forme d’une valse de fête foraine. Une sourde inquiétude transparaît dans cette mélodie mécanique dominée par les flûtes. Le compositeur amène le malaise sur les froides et pluvieuses images du film.


La Passante du Sans-Souci / Garde à vue

Bande originale des films
Musique composée et dirigée par Georges Delerue

Pour la première fois en CD. Plus de 50 minutes de musique.
Livret de 8 pages, notes internes français-anglais par Sylvain Pfeffer.

Ref : MBR-091
Date de sortie : 17mai 2016


En collaboration avec EMI Music Publishing, Music Box Records présente, pour la première fois en CD et dans une édition remastérisée, les partitions de Georges Delerue pour les deux derniers films tournés par Romy Schneider. La présente édition, entièrement remasterisée à partir des bandes master qui correspondent aux programmes des 33 tours, permet d’écouter deux versants de l’écriture de Georges Delerue : l’un dramatique et sentimental, dominé par les cordes, l’autre plus noir et inquiétant.

Un CD à ne pas rater, bénéficiant d’un superbe habillage graphique. Belle pochette ! Bravo et Merci à l’équipe de Music Box Records. – Pascal Dupont

La Cinéscénie: Puy du Fou

C’est certainement l’amour de la musique de spectacle, du son et lumière et surtout l’envie forte de renouer avec la musique baroque qui ont permis à Georges Delerue d’accepter le challenge musical de la Cinéscènie du Puy du Fou. Pour ce spectacle grandiose, illustrant la riche histoire de la Vendée et à travers une diversité de tableaux vivants d’hommes, de femmes et d’enfants, Georges Delerue eu pour mission de créer l’âme de la première Cinéscénie. Le Moyen-age, la Renaissance, les guerres… le compositeur, avec beaucoup d’aise explore avec brio toutes les époques fortes de cette épopée Vendéenne et avec un savoir faire sans pareil. On sent que la musique de film n’est pas loin, son œuvre transpire de narration. Avec son lyrisme à couper le souffle, ses cordes majestueuses et ses cuivres flamboyants, le compositeur nous emmène dans les sphères supérieures de sa création. C’est avec euphorie et folie que nous réceptionnons ce magnifique CD numéro 100 de MUSIC BOX Records. Ne cachons pas plus longtemps notre joie et remercions Laurent, Cyril et Colette Delerue de nous avoir réservé cette superbe surprise et de sauver enfin en CD LA PARTITION ORIGINALE DU PUY DU FOU DE GEORGES DELERUE.


LA CINÉSCÉNIE DU PUY DU FOU (1982-2002)

Bande Originale du Spectacle

Musique composée et dirigée par Georges Delerue

Pour la première fois en version intégrale.
Plus de 70 minutes de musique.
Livret de 16 pages, notes internes français-anglais par Florent Groult.

Réf : MBR-100
Date de sortie : 12 septembre 2016


Lorsqu’en 1981 Georges Delerue accepte l’invitation d’un jeune haut-fonctionnaire à venir assister à son tout récent spectacle conçu au lieu-dit Le Puy du Fou en Vendée, il ne se doute pas qu’il s’apprête à rejoindre une aventure dont la dimension culturelle, artistique et surtout profondément humaine, en font déjà une entreprise tout à fait hors du commun à l’époque. Si sa carrière a été auparavant jalonnée d’expériences théâtrales et de spectacles son et lumière de haute tenue, le compositeur va trouver dans la trame de cette Cinéscénie, et surtout chez les hommes et femmes qui la portent, ce supplément d’âme qui va en faire pour lui une occasion singulière et unique de composer une fresque musicale de grande ampleur, un vaste mouvement orchestral et choral au style pluriel qui, du Moyen Âge à la seconde guerre mondiale, dresse le portrait de toute une région et de ses habitants.

Danses folkloriques joyeuses, fanfares brillantes, chants vibrant d’émotion ou développements dramatiques dans le plus pur style du compositeur, convoquant autant ses affinités avec la musique ancienne (Les Rois maudits, Promenade avec l’amour et la mort) que son goût pour les grands élans romanesques (Chouans, La Révolution française), c’est l’Histoire avec un grand H que dépeint alors un Georges Delerue au sommet de son art, dans ce qui s’impose tout simplement aujourd’hui comme l’un de ses travaux scéniques les plus riches et les plus aboutis.

Que de chemin parcouru depuis ce jour de janvier 2011 où Music Box Records annonçait sa toute première parution ! Avec celle-ci, réunissant alors les musiques de L’Incorrigible et de Va voir Maman, Papa travaille, le label tentait de placer sa propre aventure sous les meilleurs auspices : Georges Delerue, déjà. Aujourd’hui pour sa 100ème parution, coïncidant à quelques mois près à ses cinq longues et belles années d’existence, il semblait à la fois naturel et logique de solliciter une bonne étoile qui, après des titres tels que Descente aux enfers, Le Conformiste, La Révolution française, To Kill a Priest ou encore tout récemment La Passante du Sans-Souci et Garde à vue, ne nous a au fond jamais quittée.

En collaboration avec le Grand Parc du Puy du Fou et Colette Delerue, Music Box Records est donc particulièrement heureux et fier de vous présenter la partition de Georges Delerue pour La Cinéscénie du Puy du Fou, diffusée de 1982 à 2002, dans une édition remasterisée et largement augmentée de pistes inédites par rapport à une première parution CD en grande partie constituée des narrations du spectacle. Cette édition, illustrée de nombreuses photos inédites des sessions d’enregistrement, comprend un livret de 16 pages incluant un texte rédigé par Florent Groult qui a recueilli les souvenirs de Colette Delerue et les principaux participants de cette belle aventure. Ce sont ainsi pas moins de 74 minutes qui vous permettront ici de découvrir et de revivre l’expérience musicale originale du Puy du Fou, un plaisir dense, intense, variée et hors des sentiers battus : la quintessence de notre ligne éditoriale en quelque sorte.

Le roi de coeur – Nouvelle Edition Royale

Exquis, farfelu, incroyablement poétique mais aussi dérangeant. « Le Roi de Cœur » (King Of Heart), le chef d’œuvre incontesté de Philippe de Broca demeure « un petit bijoux » du cinéma français. En 1966, ce n’est pas la France qui accueille favorablement cet essai cinématographique du jeune metteur en scène mais les pays anglo-saxon et bien d’autres. Il est évident avec ce film que Philippe De Broca dénonçait déjà à l’époque une société qui ne tournait pas rond. Succulente fable antimilitariste et anarchique, c’est avec une pléiade d’acteurs épatants de tout genre que De Broca créait l’envers du décor en battant en brèche toute une époque marquée par la « Nouvelle Vague ». Il est difficile de croire qu’un tel film n’ait pas marché en France. Dans la mouvance des films britanniques loufoques comme « Those Magnificent Men in their Flying Machines », « Le Roi de Cœur » est une critique avant-gardiste et satirique de la société et des ses institutions, un film agréable et jovial qui vaut la peine d’être pris au sérieux.

L’intelligence du film réside dans son propre concept : le fou est-il plus fou que celui qui ne l’est pas ? Qui est en fait le plus dangereux des deux ? Avec cette réflexion sensible, Philippe de Broca ne pouvait que soulever des questions qui engageraient des réponses amères ! Animé et valorisé par des acteurs internationaux de première classe, Alan Bates, Geneviève Bujold, Pierre Brasseur, Micheline Presle, Michel Serrault, « Le Roi de Coeur » est un film délicieux, craquant et touchant accompagné d’une musique non moins épatante de Georges Delerue, musicien indispensable et incontournable du cinéma de Philippe de Broca. Œuvre musicale poignante, chargée de poésie elle aussi, est à classer parmi les plus grandes musiques du compositeur.

Merci encore à Philippe de Broca d’avoir aussi bien exporté à l’étranger les couleurs du cinéma français. Un Film à avoir absolument ! »

A Summer Story

Une année qui démarre très bien avec cette édition complète en CD du score A SUMMER STORY juste éditée par Music Box records. Un très beau score et assurément l’un des plus romantique qu’ai composé Georges Delerue en 1988. Une véritable nouveauté puisque ce CD contient des pistes inédites et des passages complémentaires à d’autres déjà existantes. Un choix judicieux de la part de l’équipe de Music Box Records qui grâce à ce CD va nous permettre de re découvrir ce jolie score nostalgique et romantique, plein de rebondissements musicaux. « A SUMMER STORY » est une musique passionnante et riche en thèmes dont le principal, particulièrement raffiné. Avec son lyrisme à fleur de peau, le compositeur nous emmène, tout en douceur et noblesse au cœur de la nature passionnelle. Georges Delerue, égale à lui même, particulièrement à l’aise dans l’écriture romantique sublime par sa musique des images romanesques et des personnages particulièrement attachants. Illumination ou ensoleillement musical, la passion de Georges Delerue opère de nouveau avec ce superbe score qui s’inscrit indiscutablement, avec « Interlude » et « Un homme amoureux » comme l’ des un fleuron du genre et de sa carrière. Georges Delerue fut l’un des rares musiciens à prouver qu’ il était toujours possible de faire autrement dans un même genre… Et même dans la tradition !

« La Passion, l’Amour »… ce sont des thèmes qui reviennent souvent au cinéma. Ma nostalgie est bien connue mais il me doit de toujours faire des choses nouvelles et différentes. Chaque image produit de l’émotion… » Georges Delerue. Très Bonne Année à tous, bonne écoute…


A SUMMER STORY

Bande originale du film
Musique composée et dirigée par Georges Delerue

Nouvelle édition remastérisée et augmentée. 49 minutes de musique dont environ 10 minutes totalement inédites. Livret de 8 pages, notes internes par Gergely Hubai.

Ref : MBR-108
Date de sortie : 23 janvier 2017


Music Box Records présente, en CD et en version intégrale, la bande originale du film A Summer Story composée et dirigée par Georges Delerue. Le film est réalisé en 1988 par Piers Haggard et interprété par Imogen Stubbs (Raison et sentiments), James Wilby (Chambre avec vue, Maurice) et Susannah York (Tom Jones, On achève bien les chevaux).

En se promenant dans la campagne anglaise, Frank Ashton, un jeune londonien, rencontre Megan David, une jeune paysanne. Le destin apparemment tout tracé de Megan, promise à Joe, le fils aîné de madame Narracombe, va bifurquer ce jour-là. La jeune fille tombe immédiatement sous le charme de l’élégance naturelle de Frank. Au terme d’une journée passée en compagnie l’un de l’autre, Frank et Meg décident de ne plus se séparer. Mais avant de revenir la chercher, Frank doit aller régler une affaire en ville…

Comme souvent chez Delerue, le thème principal romantique est empreint d’un lyrisme et d’une délicatesse de toute beauté, et retranscrit avec les différentes sections de l’orchestre les différences de classes opposant les deux protagonistes de l’histoire. La gravité des cordes met l’accent sur cette relation impossible entre Frank et Megan. L’utilisation des bois dépeint le quotidien bucolique qui aère une partition tragique à la sensibilité exacerbée.

Le présent album a été entièrement remastérisé à partir des sessions d’enregistrement et propose des titres inédits par rapport à la précédente édition. Les notes du livret sont rédigées par Gergely Hubai.

Un autre visage de Georges Delerue

En 2001 , la collection Ecoutez le cinéma! publiait sa première anthologie consacrée à Georges Delerue, bâtie autour de la mythique partition du Mépris. A bien des égards, le présent album peut être envisagé comme son extension, son prolongement. Le principe est identique, simplement déplacé sur l’échelle du temps : un portrait sur le vif du compositeur, cette fois dans ses années 1970-1975. Certains y verront aussi un contrepoint au diptyque Le Cinéma de Philippe de Broca, synthèse jubilatoire d’une collaboration en haute-fidélité. Ils n’auront pas tort : la mélancolie légère ou la légèreté mélancolique des Caprices de Marie ou de Tendre poulet cèdent ici la place à une écriture plus agressive, plus tranchée, d’une certaine façon plus contemporaine. Délaissant javas et valses des faubourgs, l’univers de Delerue s’ouvre sur de larges pans d’angoisse.

Plus ou moins consciemment, ce nouveau volume pulvérise une image tenace :  » Delerue, prince du néo-classique « , musicien buvard, particulièrement sous influence de la Renaissance. Certes, le compositeur n’a jamais hésité à jouer le jeu de la musique en costumes, à ressusciter les fastes de la cour à renfort de préludes et menuets. A ce titre, si l’éclatant Grand choral de La Nuit américaine demeure l’une de ses œuvres les plus célébrées, elle n’est pas pour autant sa plus personnelle. Sans jamais renier ses décalcomanies baroques, Georges Delerue s’est aventuré en d’autres territoires, notamment au tournant des années 1972-75. C’est précisément à cette période que notre programme s’attache, en s’articulant autour de trois productions décisives : Police Python 357, L’Important, c’est d’aimer et Quelque part, quelqu’un. Avec et grâce à ces trois films, Delerue oublie les grandes eaux de Versailles pour s’imposer brillamment comme un compositeur de son temps. Position qu’il tient toutefois à nuancer :

 » Ce n’est pas parce que j’ai écrit un générique très difficile dans Police Python 357 que je dois rester dans cet état de recherche. Un film est à plusieurs facettes, il y a des choses plus gaies ou plus tendres. Le musicien doit être au service du discours cinématographique et non d’un esthétisme préalablement établi. « 

En 1975, Georges Delerue est un homme de cinquante ans, à mi-parcours de sa vie de compositeur : vingt ans de cinéma au compteur, tout autant devant lui ou presque. Les fastes de la Nouvelle Vague semblent déjà lointains : il en reste surtout des souvenirs et la fidélité de François Truffaut, néanmoins branchée sur courant alternatif. Cinquante ans, l’âge des premiers bilans, des doutes aussi. Delerue serait-il un grand compositeur, connu et reconnu, mais dont les titres de gloire appartiennent déjà au passé ? Un savoureux retournement de carrière va prouver le contraire : en l’espace de quelques mois, le voilà réactivé par une nouvelle génération de cinéastes, à la cinéphilie nourrie par ses partitions. Plus de quinze ans après la Nouvelle Vague, Delerue est pour la première fois sollicité de manière référentielle, comme un repère, une caution. Ses nouveaux metteurs en scène s’appellent Andrzej Zulawski et Alain Corneau : ils ont trente-quatre et trente-deux ans.

Pour L’Important, c’est d’aimer et Police Python 357, Georges Delerue préserve la puissance de son lyrisme, mais un lyrisme moderne et dérangeant, marqué par l’Ecole de Vienne, pouvant lorgner ici ou là sur Kurt Weill (Ballade dérisoire) ou Wagner (Largo de L’Important). Ce Delerue au scalpel hante également les images de Yannick Bellon dans Quelque part, quelqu’un : une partition abstraite pour une parabole sur la déshumanisation urbaine. Dans le même esprit, le compositeur déploie le nuancier du fantastique, de la terreur à la féérie, pour le Malpertuis du Belge Harry Kumel, film OVNI au casting renversant : Orson Welles et Sylvie Vartan ! Nous voilà loin, a priori, du Diable par la queue.

Et pourtant… Cette comédie à la vélocité virtuose réunissait Yves Montand, Daniel Boulanger au scénario, Delerue à la musique. La même équipe que Police Python. Mais d’un côté Philippe de Broca, de l’autre Alain Corneau. Comme si, en fonction de l’identité de chaque cinéaste, ces trois collaborateurs de création avaient révélé une part différente d’eux-mêmes. Commediante, tragediante.

Voilà donc le concept de cette anthologie. Avec Colette Delerue, nous l’avons conçue en espérant mieux éclairer un visage, un autre visage de Georges Delerue, plus tourmenté, plus intérieur peut-être. Toutefois, pour éviter la surdose de noirceur, quelques éclaboussures de lumière surgissent ici ou là. Notamment avec le romantisme des Aveux les plus doux, polar de Edouard Molinaro, ou la générosité d’inspiration de deux feuilletons télévisés sous latitudes exotiques, Paul Gauguin et Paul et Virginie. Deux partitions amples et poétiques, reflets d’une époque où le petit écran pouvaient susciter des musiques en Cinémascope… En résumé, si le portrait de Georges Delerue se constituait à la manière d’un puzzle, cette nouvelle anthologie en serait une pièce maîtresse.

Medis et Alyssio

Le 14 mars 1975, Georges Delerue supervisait la création mondiale de son nouvel opéra Médis et Alyssio à l’Opéra du Rhin. Si Georges Delerue était connu par le grand public pour ses musiques de films, il continuait néanmoins de s’adonner à l’écriture pour d’autres domaines musicales : oeuvres classiques, de théâtre, sons et lumières (notamment pour la cathédrale de Strasbourg).

Création d’un conte de fées…

« J’avais déjà écrit un opéra avec Boris Vian, le Chevalier de neige qui a été représenté à Nancy en 1957. Durant toute ma carrière, j’ai toujours écrit de la musique pure. D’ailleurs, je suis plus joué à l’étranger qu’en France sur ce plan. Pour moi, certaines disciplines vont avec certaines écritures. Je n’écrirais jamais un quatuor à cordes comme j’écrirais une symphonie ou une musique de film. Donc chaque chose doit être à sa place et ce n’est pas un effort intellectuel, c’est instinctif. »

La commande de l’Opéra du Rhin à Georges Delerue se fit donc tout naturellement. En juin 1973, le compositeur reçoit un appel d’Alain Lombard*, qu’il ne connaissait pas personnellement mais donc la renommée en tant que chef d’orchestre n’était plus à faire. « Monsieur Delerue, j’aime beaucoup votre musique, je vous commande un opéra pour l’année prochaine». Georges, positivement abasourdi et lui répondit : «c’est fantastique mais je n’ai pas de livret».

Mr Lombard lui rétorqua qu’il était tout à fait possible d’en trouver un ou de le réaliser. A cette époque, il était difficile pour un compositeur de pouvoir faire entendre son travail. Il trouva formidable de voir un directeur de théâtre se lancer dans une telle entreprise avec autant d’enthousiasme. Par ailleurs, il se retrouva avec un travail titanesque sur les bras car il venait d’accepter d’autres commandes pour la télévision et le cinéma. Le Jour du Dauphin (Mike Nichols) pour les Etats-Uni, La Gifle (Claude Pinoteau) ainsi que de L’important c’est d’aimer (Andreï Zulawski) pour la France qui venaient juste de débuter.

Ecriture, orchestration et séances d’enregistrement représentèrent au final 1 an ½ de travail. Ce que le musicien apprécia tout particulièrement c’est la liberté de création du thème qui lui fut laissée.

« J’adore l’opéra et j’ai une idée précise de ce que je veux y faire. Je ne voulais absolument pas faire un spectacle qui ne traite que du quotidien. Je souhaitais trouver un sujet fort, quelque chose qui me permette de m’exprimer musicalement en profondeur ».

C’est à Micheline Gautron, ancienne comédienne de chez Dullin, sa première épouse, que Georges confit le livret de l’Opéra. « Comme d’ habitude, nous avons passé en revue tout ce que nous ne voulions pas. Il fallait, pour transcender le sujet, s’aventurer dans l’inédit.

Un opéra donc, particulièrement engagé pour le musicien qui depuis longtemps rêvait de sortir à nouveau de son registre habituel. Il en avait en effet déjà eu l’occasion lors de sa collaboration avec Boris VIAN en 1957. Il était donc indispensable de s’éloigner d’une approche classique afin de transcender un sujet, d’amener de la grandeur, du merveilleux, de s’aventurer dans la démesure car l’opéra le permet.

Elargir le spectre créatif.

«J’en avais par dessus la tête du héros, celui qui a son chemin tout tracé. Mais il n’en accomplit pas moins des actions spectaculaires car nous avons cherché le spectacle au maximum et une action riche. Actuellement, avec l’influence de la télévision et du cinéma, je pense qu’il fallait une distanciation plus grande à l’opéra.» Georges Delerue à la musique et Micheline Gautron au livret ne se sont pas contentés d’exécuter une commande et de confier le travail à d’autres.

Arguments du livret de Médys et Alyssio :

Surgi d’entre les pierres, Alyssio doit accomplir le geste qui engage sa responsabilité à l’égard de ceux qui l’entourent. Le voilà pris au piège de ses actes, impuissant à dominer les évènements et contraint à détruire chacune de ses conquêtes. Seule Médys, image de la mort qu’il porte en lui, apparaît comme l’unique possession. Jeux prétexte à transformer les fantasmes de la nuit en géants inoffensifs et dragons flamboyants maquillés pour la scène. Et tandis que les mots prononcés ont déjà perdus leur mystère, la phrase musicale continue à interroger le monde où Alyssio n’a pas pu trouver sa place.

Comme le confia Georges Delerue, tout propos engage des problèmes politiques à tout moment et en tous lieux. Conçu en 2 actes avec un entre acte normal, tout fut conçu comme un découpage de cinéma. Le musicien ne voulait pas se rendre prisonnier d’aucune technique. Au point de vue musical, l’oeuvre se rapproche plus d’un Othello de Verdi que de Pelléas. Comme la plupart des oeuvres de Georges, elle se devait d’être accessible à un large public. Rien de complexe ni d’intellectuel. Ce n’est pas son oeuvre maîtresse mais elle nécessita néanmoins un travail considérable compte tenu des éléments, du nombre de personnages et de l’orchestration.

Ce fut un véritable travail d’équipe, Georges était bien précis à ce sujet :

« J’ai considéré cette œuvre comme une nouvelle étape de ma carrière, ce qui compte, ce n’est jamais l’œuvre que l’on vient de terminer mais celle que l’on va créer. Jacques Noel auteur des décors et des costumes avec qui j’avais déjà travaillé, un homme prodigieux qui connait à merveille le théâtre, est le poète et le technicien qu’il nous fallait. Nous connaissions également Pierre Franck, le metteur en scène, qui avait la toute la confiance de Mr Noel. On ne travaille pas pendant de nombreux mois sur une chose que l’on abandonne ensuite à des personnes qui, après, en font ce qu’ils veulent. A ce quatuor, s’ajouta Garcia, chargé de dynamiser toute l’équipe, ce qui ne fut pas une mince affaire à l’opéra. »

« Un spectacle est un ensemble et nous avons eu une surprise très agréable au niveau des interprètes qui venaient tous de troupes permanentes. Nous avons été gâtés, tout s’est bien passé de même avec l’orchestre de Mulhouse, les choeurs de l’Opéra du Rhin et James Johnson qui assura la direction musicale. »

« J’ai travaillé sur ce travail plus d’un an et demi, avec douze heures par jour pour l’orchestration, les derniers temps. C’est un travail fou. Je n’aime pas le mot inspiration qui évoque une idée romantique et démodée du musicien. Si vous vous mettez au piano, en attendant que vienne cette inspiration, vous risquez d’attendre longtemps. Je crois au travail de création. On a une idée, on la note et on la travaille. L’ artiste est un artisan. Mais je crois qu’il y a des moments privilégiés où il se passe quelque chose. »

*( en 1972 directeur musical du Philharmonique de Strasbourg (1972 à 1982), puis directeur artistique de l’Opéra du Rhin.

Betrand Blier raconte : Calmos

Stéphane Grappelli, le Jazz et Les Valseuses… « Je suis sorti ravi de cette aventure musicale au départ hasardeuse, un poil foutraque mais sympathique. Ravi mais avec une conviction : “ Si jamais je dois réutiliser un soliste de jazz, je le lâcherai cette fois sur une architecture précise… ” Ce qui est arrivé pile sur le film d’après, Calmos, en 1975, sur lequel j’ai musicalement longtemps pataugé. Un jour, pendant l’écriture, j’ai pensé à Beethoven. Au point de me dire : « Calmos, c’est la Symphonie Pastorale : des hommes qui fuient les femmes pour se retrouver entre eux, peinards, en pleine cambrousse.” J’en ai parlé à Georges Delerue, qui avait composé la musique de mon premier long-métrage, Hitler, Connais Pas !, douze ans plus tôt. Il m’a répondu : “ On pourrait partir de Beethoven en alourdissant l’orchestration, en ajoutant des chœurs. Pour boursoufler le film, pour appuyer le côté farce…” Quelques semaines après, une nouvelle idée m’est venue à l’esprit, j’ai oublié comment : Slam Stewart, basse chantante de légende. Une voix masculine grave et râcleuse pour donner une identité collective à mes fuyards. Trait d’union avec Les Valseuses, il existait un album Grappelli / Stewart sur le label Black and Blue. Aussi sec, j’ai fait alors écouter Slam Stewart à Delerue : “Ah oui, on est loin de Beethoven ! Mais c’est une idée insolite… Il faut que je lui trouve des thèmes sur lesquels il pourra s’exprimer.” On rejoint ce que je disais à l’instant : faire improviser un grand soliste mais dans un cadre bien défini, sur une structure établie par un compositeur.

On a contacté la maison de disque de Stewart. Il a donné son accord. L’affaire s’est faite en un clin d’œil. Et, pour moi, l’enregistrement de Calmos reste un très grand souvenir. Slam est venu spécialement des Etats-Unis. On l’a vu débarquer à Davout, ce grand noir, plutôt timide, qui m’a confié : “Vous savez, je ne lis pas la musique. Je ne sais pas si je vais y arriver !” Pour la première fois de sa vie, il participait à l’enregistrement d’une musique de film. Et il avait le trac ! Il y a eu alors un moment bouleversant. La séance allait démarrer. Les musiciens français rassemblés autour de Slam (Vander, Humair, le guitariste José Souc) étaient impressionnés. Vander, je crois, a proposé : “Avant d’enregistrer, il faut qu’on joue ensemble, n’importe quoi !” Ils se sont lancés dans un vieux standard, Slam avec eux. C’était une façon de faire connaissance. Ce bœuf a été magique. Comme si, des Etats-Unis, Stewart avait apporté le jazz dans ses bagages. José Souc pleurait d’émotion.

L’enregistrement a eu lieu en deux étapes. D’abord en combo avec Slam et ses partenaires. Georges Delerue les dirigeait, les canalisait, leur expliquait le nombre de mesures d’improvisation etc. Dans un second temps, Georges a enregistré les cordes. Puis, par la magie du mixage, on a marié nos jazzmen à l’orchestre. Et on a fait écouter le résultat, au casque, à Slam Stewart. Il n’en croyait pas ses oreilles : “C’est moi, ça ?” Les nappes de cordes de Delerue donnait à la basse chantante un relief, une profondeur étonnante. J’aime beaucoup la grâce nonchalante du thème principal, Les Joies du Maquis. Car Georges avait parfaitement pigé le message de Calmos : il y a dans sa musique une jubilation à foutre le camp à la campagne, à se barrer au vert, le plus loin possible.

Georges Delerue était un homme charmant, très humble, avec un sens étonnant de l’image, le plus grand professionnel de musique de film que j’aie rencontré. Il possédait une vraie vision d’ensemble sur le film, sur la musique qu’il devait écrire. Ses minutages étaient toujours établis avec une extrême précision. En plus, il ne se laissait pas trop emmerder par le metteur en scène. Il savait être attentif à son propos, il prenait note de la commande. Et après, quoiqu’il arrive, il faisait malgré tout du Delerue. C’est la marque d’un grand compositeur : savoir à la fois donner satisfaction et résister.

De nos trois collaborations, Calmos demeure ma préférée. Sur cette musique, il s’est vraiment passé quelque chose, une rencontre. Une rencontre jubilatoire, a priori incongrue entre un géant américain du jazz et un compositeur très français, de culture classique. J’ai continué avec Delerue sur Préparez vos Mouchoirs, partition moins intéressante, par ma faute : je lui ai stupidement demandé de faire aussi bien que Mozart. Or, si on travaille avec Georges Delerue, on doit le laisser être Delerue. Et si on veut du Mozart, autant piocher directement dans Mozart. Du coup, sur les Mouchoirs, Delerue et moi n’avons pas retrouvé l’état de grâce de Calmos. Ce qui me conforte dans ma théorie : de film en film, il faut toujours changer de compositeur, surtout si la dernière expérience en date a été enthousiasmante. Car la suivante ne pourra jamais l’être autant. »

Propos recueillis par Stéphane Lerouge

Le Polar selon Georges Delerue

Ce n’est pas un mais plusieurs visages de Georges Delerue que la collection Ecoutez le cinéma ! révèle successivement. Lyrique et tendu chez Truffaut, mi-baroque mi-populiste chez Philippe de Broca, joyeusement pop et yé-yé chez Oury, frontalement contemporain dans plusieurs tragédies urbaines des années soixante-dix (L’Important, c’est d’aimer, Quelque part, quelqu’un). Au fil des albums, le portrait s’affine, se précise, s’enrichit d’inspirations complémentaires… contradictoires diront certains, mais c’est peut-être ce qui fait l’humanité de Georges Delerue : une ouverture d’esprit, un appétit à se confronter à des cinéastes d’esthétiques parfois divergentes, sans aucun préjugé, sans aucune orientation musicale pré-déterminée.

Après trois albums thématiques consacrés aux fidèles des fidèles (Truffaut et de Broca), une nouvelle idée a fait son chemin : explorer l’œuvre de Delerue sous un angle singulier, celui d’un genre. En l’occurrence, le compositeur a beaucoup donné dans le polar, l’un des terrains de jeux favoris du cinéma français pendant plusieurs décennies, terrain aujourd’hui tristement annexé par la télévision. Si le polar est un arbre, Delerue en couvre toutes les branches et ramifications : thriller, drame policier, polar parodique, récit à énigme, polar en costumes et même espionnage, déclinaison en vogue dans les années soixante. Sa filmographie policière rassemble un large panel de metteurs en scène, du débutant prometteur (Classe tous risques, premier opus du jeune Claude Sautet) au vieux briscard bientôt rangé des voitures (Chair de poule ou le quasi-testament de Julien Duvivier). Côté auteurs, on notera des pointures comme James Hadley Chase, José Giovanni et Georges Simenon, saint-père du polar psychologique avec La Mort de Belle d’Edouard Molinaro et L’Aîné des Ferchaux de Jean-Pierre Melville, dont Delerue avait conservé un souvenir mitigé, pour employer un euphémisme. «Melville m’a poussé vers une erreur d’aiguillage, résumait-il, une ballade western à la Dimitri Tiomkin que je ressentais mal sur un tel sujet, plus grave, plus profond, plus noir.»

Avec Colette Delerue, nous nous sommes lancés dans l’élaboration de cette anthologie sans trop savoir où elle allait nous mener. Peut-être avions-nous sous-estimé la force de bandes originales basiquement inventoriées sur une feuille de route, sous l’intitulé provisoire « Georges Delerue, polars, années soixante ». Et puis, quelque chose s’est passé… Prise après prise, dans la pénombre du studio, de vieilles bobines endormies depuis quarante ans ont livré de troublantes pépites : ici un blues incandescent avec voix de femme soliste déroulant une sensuelle mélopée, là une poursuite obsessionnelle bâtie sur un ostinato herrmannien… ou encore une grande pièce à la gravité solennelle pour orchestre et chœurs, comme un brouillon, une esquisse de Police Python, l’un des sommets du Delerue de la maturité. S’il en fallait la preuve, Georges Delerue a magnifiquement servi le polar… et le polar l’a hautement inspiré.

Il y a encore autre chose. Assemblées, ces partitions semblent défricher une contrée vierge du territoire Delerue. Alors que le compositeur paraît moins enclin au jazz que certains confrères adossés à la Nouvelle Vague (Legrand, Solal), le voilà qui démontre une belle aisance dans le registre du swing et du mystère, un peu dans la filiation de Paul Misraki, son prédécesseur auprès de Melville. Flûte ou clarinette envoûtantes sur rythmique de jazz et tapis de cordes, brillance d’un big band à haute vélocité, blues en combo avec trompette aux accents déchirants… S’il utilise parfois de petites formations, c’est d’abord de manière orchestrée / orchestrale que Delerue aborde le jazz. Chez lui, pas de provocantes ellipses façon be bop. Esthétiquement, pour simplifier, on est plus proche d’une écriture à la Duke Ellington. Ecoutez par exemple L’Homme de l’avenue, luxuriant final du Crime ne paie pas… En réalité, par son éducation, Georges Delerue a une culture de symphoniste et c’est en tant que tel qu’il traite le jazz. A défaut de le tutoyer comme Michel Legrand, il l’apprivoise avec grâce, comme un comédien s’appropriant un rôle auquel son emploi ne le destine pas a priori. Et, au hasard de ses échappées, les trouvailles ne manquent pas. Comme dans Des pissenlits par la racine de Georges Lautner, docteur ès-dérision et humour noir, où les musiciens Francis Blanche, Maurice Biraud et Louis de Funès interprètent en situation un spirituel thème baroque et swing. C’est l’acte de naissance d’une formule que Georges Delerue recyclera avec gourmandise, de Radioscopie jusqu’à l’oscarisé A little romance. Et puis, au-delà des figures imposées de suspense et d’action, la petite musique intérieure de Delerue, sa mélancolie secrète affleure ici ou là, notamment dans la version lente du thème de Classe tous risques, avec sa mélodie triste pour combinaison flûte-guitare. Comme un révélateur de la solitude de Lino Ventura, qui préfigure celle de Michel Piccoli dans les Sautet des années Pompidou / Giscard.

En guise de provocation, cet album omet (volontairement) Tirez sur le pianiste, peut-être le polar le plus célèbre de Georges Delerue, dont la bande originale a déjà fait l’objet d’une édition. Cela signifie aussi davantage d’espace pour l’exhumation d’œuvres rares et inédites, sinon d’incunables (Du grabuge chez les veuves, Le Crime ne paie pas et En plein cirage, invisible depuis trente ans, le film le plus méconnu de Lautner). A l’arrivée, ce Polar selon Georges Delerue dégage un parfum rétro, avec son flot d’images de Paris en noir et blanc, de clubs enfumés, de gabardines et chapeaux mous. Comme une photographie d’un monde que mai soixante-huit allait atomiser. Ce qui n’aura aucune influence sur le mariage entre Delerue et le genre policier, bien au contraire. Simplement, sur ses films noirs majeurs (Police Python 357, Sanglantes confessions), son inspiration sera désormais puissamment lyrique et moderne, tendue jusqu’à l’abstraction. Comme pour mieux refermer la parenthèse d’une époque définitivement évanouie. – Stéphane Lerouge


Universal Music 983 260 3 – Écoutez le Cinéma !


L’AÎNÉ DES FERCHAUX (1962)

1. Les Appalaches 4:36 2. Maudet et Ferchaux 2:09

LA MORT DE BELLE (1961)

3. Belle blues 2:03 4. La mort de Belle 6:59

CLASSE TOUS RISQUES (1960)

5. Classe tous risques 5:34

DES PISSENLITS PAR LA RACINE (1964)

6. Des pissenlits par la racine 2:37 7. Un cadavre dans le contrebasse 4:20

EN PLEIN CIRAGE (1962)

8. En plein cirage 5:29

DU GRABUGE CHEZ LES VEUVES (1964)

9. Blues dans la nuit 3:35

PLEINS FEUX SUR STANISLAS (1965)

10. Pleins feux sur Stanislas 2:32 11. Action et lumière 3:13 12. Stanislas et Bénédicte 1:52

CHAIR DE POULE (1963)

13. Chair de poule 1:33 14. Simon 1:11 15. Danielle et Maria 1:56

LE CRIME NE PAIE PAS (1962)

16. Filature 2:57 17. L’affaire Fenayrou 1:35 18. Crime aux Champs-Elysées 2:30 19. Le masque de la duchesse 4:26 20. L’homme de l’avenue (final) 2:51

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